L'aède.
L’aède ?
C’est avec l’aède que tout commence.
Μῆνιν ἄειδε θεὰ Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος — Chante, déesse, la colère d'Achille fils de Pélée.
Le divin chante à travers l'aède Homère la colère d'un demi-dieu devant les murs de Troie.
Homère, Hésiode étaient des aèdes.
Des siècles plus tard, à Rome, une jeune femme nommée Sulpicia écrira à son amant qu'elle a de la fièvre, et qu'elle aimerait que son amant s'en inquiète. Entre ces deux voix, le poème est né. Le chant a laissé place à la fabrication du texte (ποιεῖν = poiein = faire). Les voix ont quitté l'Olympe pour entrer dans la chambre.
De l'aède sont nés les poètes.
Homère : la voix sans visage
On ignore s'il était un seul homme ou plusieurs aèdes, s'il était aveugle, et où il vécu. Cette indétermination est cohérente avec ce que sont l'Iliade et l'Odyssée : des chants collectifs, transmis oralement.
Le poème n'appartient à personne en particulier. Il appartient à la communauté qui le reconnaît. L'aède, lui, est interchangeable. Il prête sa voix à une déesse, à une Muse, à une tradition qui le dépasse. Quand il dit chante, il s'adresse à un pouvoir qui parle à travers lui. Il n'est pas l'auteur du chant — il en est le passeur.
Hésiode : la première signature
Un autre aède, Hésiode, brise cet anonymat. Dans la Théogonie, Hésiode raconte sa propre rencontre avec les Muses : il était berger sur les pentes de l'Hélicon, elles lui sont apparues, lui ont remis un rameau de laurier et lui ont enseigné le chant. Il se nomme : Ἡσίοδος.
Bien qu'il y ait aussi des débats sur l'existence ou non d'Hésiode, c'est, à notre connaissance, la première fois dans la poésie grecque antique (et dans la poésie européenne) qu'un poète se nomme dans son propre poème.
Le poète cesse d'être anonyme même si le poème garde encore une fonction chantée et collective. La Théogonie transmet aux mortels l'histoire véritable des dieux de l'olympe.
" elles placèrent dans mes mains un sceptre merveilleux, un verdoyant rameau d’olivier ; elles me soufflèrent une voix divine, pour annoncer ce qui doit être et ce qui fut ; elles m’ordonnèrent de célébrer la race des immortels, les bienheureux habitants du ciel, elles surtout, dont la louange devait toujours ouvrir et terminer mes chants." (traduction Henri Patin)
Hésiode se nomme certes, mais il doit commencer chaque poème en convoquant les Muses. Le poiein a commencé — quelqu'un fait — mais le chant reste, formellement, un don des déesses. Si Le poète est en train de naître ; sa parole ne lui appartient pas encore.
Dans un autre texte, Les Travaux et les Jours, Hésiode explique à son frère, Persès, comment bien travailler et exploiter sa terre. On est très loin d'un carpe diem : pour Hésiode, il faut travailler travailler et travailler : « si un homme oisif regarde un riche, il se hâte de labourer, de planter, de bien gouverner sa maison » ou encore « Il faut n'accorder que peu d'attention aux procès et à l'agora quand on n'a point amassé dans sa maison, pendant la saison, la nourriture, présent de Dèmètèr. » Bosser, toujours bosser pour Hésiode. Et pourquoi ? Parce que son frère veut lui piquer une partie de son héritage ! Donc il écrit tout ce long poème didactique pour lui expliquer que c'est quand même mieux de gagner sa vie en travaillant honnêtement plutôt que par des entourloupes. Il donne aussi d'autres détails sur sa vie : son père était un migrant économique (parti d'Asie mineure pour la Grèce) : « Et il ne fuyait ni l'opulence, ni les richesses, mais la pauvreté mauvaise que Zeus inflige aux hommes. Et il habita, auprès du Hélikôn, le misérable bourg Askra, horrible en hiver, pénible en été, et jamais agréable. » Il ajoute encore qu’il n'aime pas naviguer. Il prend juste une fois le bateau pour participer à un concours de poésie, qu'il remporte. L'aède Hésiode commence à ancrer la poésie dans le réel, et aussi via ses textes de montrer sa personnalité. Christine Hunzinger dans son introduction* à « Les Travaux et les jours » écrit : poète-paysan, de la classe des petits propriétaires terriens, épris de justice, méfiant à l’égard des rois, fier de son talent poétique. »
Belles Lettres, Classiques Poches, 2018
Sappho et Erinna : la voix individuelle
À Lesbos, au VIIe siècle av. J.-C., Sappho chante accompagnée de sa lyre.
Elle nomme les femmes qu'elle aime — Anactoria, Atthis — et décrit son propre corps, ses désirs et ses tourments. Pour Atthis, elle décrit sa mélancolie et la douleur du départ de l'être aimé vers un mariage. Face à Anactoria, elle devient jalouse, fragile, mortelle et compare à un dieu celui qui a la chance d'être près d'Anactoria : « Il me paraît l'égal des Dieux, l'homme qui est assis dans ta présence et qui entend de près ton doux langage et ton rire désirable, qui font battre mon cœur au fond de ma poitrine. »
Le sujet du poème n'est plus une guerre ni un héros, c'est ce que ressent la poétesse.
Plus tard, Erinna de Telos reprendra ce flambeau du « Je » intime. Mais chez elle, le vertige n'est plus celui du désir face à Anactoria ; c'est celui de la perte. Dans son poème La Quenouille, le « Je » se fait mémoire : elle appelle son amie disparue, Baucis, et ressuscite leurs jeux d'enfants et leurs peurs de petites filles. Erinna prouve que le poème peut aussi être un refuge contre le temps et les amies d'enfance trop rapidement disparues.
Sappho chante. Erinna aussi. Leurs voix sont intimes et leurs noms inscrits dans leurs vers mais la lyre est encore là, et l'auditoire toujours multiple, collectif.
Catulle, Tibulle, Sulpicia, Horace : la chambre écrite
Presque 500 ans plus tard, au Ier siècle av. J.-C., trois choses changent en même temps.
D'abord le support. Catulle écrit à sa maîtresse comme on écrit une lettre : Vivons pour nous aimer, ô ma Lesbie. Le poème n'est plus chanté, il est recopié sur des rouleaux de papyrus, envoyé puis lu. Il devient ainsi un objet matériel qui circule pour atteindre une seule personne.
Ensuite le sujet. La guerre de Troie et ces chants pour célébrer la mort de demi-dieux laisse place au court poème pour le deuil d'un oiseau, à une nuit blanche, à une fièvre. Le poète romain Tibulle décrit une nuit passée à attendre Délie. Horace, dans l'Ode I.11 à Leuconoé, murmure : Pendant que nous parlons, le temps jaloux s'enfuit. Cueille le jour et ne crois pas au lendemain.
Dans les textes, les dieux ne disparaissent pas tout à fait — Vénus et Cupidon traversent encore les vers — mais ils sont devenus des ornements.
Le destinataire devient une personne et non un auditoire. Sulpicia, l'une des très rares poétesses romaines dont les vers nous soient parvenus, écrit à Cérinthus : « Prends-tu à la santé de ta maîtresse un tendre intérêt, tandis qu'une fièvre brûlante tourmente ses membres fatigués ? » Chaque poème porte un nom propre en filigrane, un destinataire identifiable, aimé, trahi ou moqué. Le poème devient lettre, séduction, vengeance, ragot — il chronique la vie intime d'une grande ville, d'une période, mais adressée à un seul cœur à la fois.
L'inspiration ne descend plus de l’Olympe, elle vient désormais du corps et de sentiments vers celui ou celle qui reçoit ce qui brûle dans le ventre du poète.







