Homère

Chant XIX - Ensuite interpellant l'intendante Eurynome

L'Odyssée

Ensuite interpellant l'intendante Eurynome :

« Nourrice, apporte un siège, en outre une toison,

Afin que, bien assis, l'hôte puisse sans peine

M'entendre et me fournir des détails à foison. »

 

Elle dit ; l'intendante avance très soudaine

Un beau siège, couvert d'un lainage moelleux,

Sur lequel humblement l'étranger se colloque.

Et la reine en ces mots commence le colloque :

« Forain, dis-moi d'abord, narrateur scrupuleux,

Ton nom, tes précédents, ta ville et ta famille. »

 

Le monarque, affectant un calme essentiel :

« Femme, aucun des humains dont la terre fourmille

N'oserait te blâmer ; ta gloire monte au ciel,

Comme celle d'un roi pieux, irréprochable,

Qui, régnant sur un peuple immense et valeureux,

Brille par l'équité. Sous lui, le sol arable

Prodigue orge et froment, l'arbre a des fruits nombreux.

Ses troupeaux sont féconds, sa plage poissonneuse ;

Son sceptre ne régit que sujets florissants.

Donc aujourd'hui sur tout fais-toi questionneuse,

Mais ne cherche ma race et mes aboutissants,

Pour que ce souvenir n'éveille davantage

Mon chagrin ; car mes jours sont bien enfunestés.

Que me sert de pleurer, de gémir en sauvage

Chez autrui ? l'on ne gagne aux soupirs répétés.

Peut-être, me tançant, quelque serve, ou toi-même,

Vous diriez que le vin a provoqué mes pleurs. »

 

Pénélope reprend, dans sa prudence extrême :

« Bon pérégrin, les Dieux ont flétri mes couleurs,

M'ont pris grâce et beauté, depuis que vers Pergame

Marchèrent les Grégeois, mon Ulysse avec eux.

S'il était revenu pour protéger sa femme,

Mon lustre et mes appas en rayonneraient mieux.

Mais je souffre ; un démon contre moi se déchaîne.

Car les chefs occupant les îles d'alentour,

Dulichium, Samé, Zacynthe la boschaine,

Et ceux qui dans Ithaque ont établi leur cour,

Me briguent malgré moi, pillent ma résidence.

C'est pourquoi je ne soigne hôtes ni suppliants,

Pas plus que les hérauts, ministres d'importance.

J'ai, dans mes longs regrets, les esprits défaillants.

Ces chefs pressent l'hymen ; moi, toujours je les leurre.

Un dieu premièrement, pour m'avoir des délais,

M'inspira de tisser au fond de mon palais

Un voile fin, très grand, et je leur dis sur l'heure :

« Mes jeunes amoureux, puisque Ulysse n'est plus,

Avant de convoler souffrez que je termine

(Puissent mes fils servir jusqu'au dernier inclus !)

Ce drap que ma tendresse à Laërte destine,

Quand la Kère impiteuse aura frappé l'aïeul.

Après moi clamerait toute grecque matrone,

Si l'opulent héros gisait sans un linceul.

Mon discours convainquit leur âme encore bonne.

Or, ce que j'ourdissais en un tour de soleil,

Mes doigts le défaisaient, la lampe rallumée.

Ce jeu dura trois ans et ne donna d'éveil.

Mais quand l'heure amena la quatrième année,

Qu'avec les mois hâtifs s'épuisèrent les jours,

Instruits par mon essaim de servantes cyniques,

Ils vinrent me surprendre, insolents, tyranniques,

Et je dus achever l'œuvre tardant toujours.

Ores je ne peux fuir cet hymen détestable,

Trouver d'autre biais ; mes parents soucieux

Forcent ma main ; mon fils voit, d'un œil furieux,

Ces gloutons, car déjà c'est un homme capable

De gouverner son toit, d'être honoré de Zeus.

Néanmoins dépeins-nous ton sol, ton origine ;

Tu n'es pas né d'un chêne ou d'un roc, j'imagine. »

 

En ces termes répond le subtil Odysseus :

« Ô pudique moitié d'Ulysse Laërtide,

À tout prix tu veux donc connaître mon berceau ?

Eh bien ! je le dirai ; mais la douleur rapide

M'envahira d'autant. C'est l'ennui peu nouveau

Des gens qui, comme moi chassés de leur retraite,

Doivent traîner au loin leur lugubre loisir.

Je vais malgré cela complaire à ton désir.

 

« Il est, au sein des flots, une terre, la Crète.

Féconde, magnifique, elle a des citoyens

En nombre incalculable, et quatre-vingt-dix villes.

Maint langage s'y croise ; on y trouve Achéens,

Cydons, et vieux Crétois, indigènes faciles,

Puis trois camps Doriens, un Pélasge rameau.

La capitale est Gnose, où neuf ans, roi prospère,

Siégea Minos, ami du Dieu lance-carreau.

Le grand Deucalion, son fils, était mon père ;

Mais Idomène fut son premier rejeton.

Idomène à Pergame escorta les Atrides,

Sur ses vaisseaux. J'eus, moi, le nom fameux d'Éthon ;

Lui, l'aîné, possédait des goûts plus intrépides.

Là je connus Ulysse et pour hôte l'admis.

En effet des vents noirs, l'éloignant de Malée,

Comme il allait à Troie, en Crète l'avaient mis.

Il mouilla dans l'Amnise, en une anse troublée,

Près l'antre d'Ilithye, ayant failli périr.

Une fois dans la ville, il demande Idomène,

Qu'il appelait son hôte et témoignait chérir.

Mais, depuis onze jours, sur le houleux domaine

Mon frère et ses bateaux cinglaient vers Ilion.

Menant le preux chez moi, grâce à mes apanages

Je l'aidai, l'entretins avec distinction.

Et je quêtai pour lui, pour tous ses équipages,

Parmi le peuple ému, des farines, du vin,

Plus des bœufs d'abatage et de pur sacrifice.

Douze soleils resta ce contingent divin.

Borée enflait son souffle, et, par un maléfice,

Même à terre empêchait qu'on pût tenir debout.

Enfin le vent se tut, ils larguèrent leurs câbles. »

 

Ulysse forge ainsi des contes vraisemblables.

Elle, en pleurant, écoute, et sa force est à bout.

Comme, aux pics sourcilleux, la neige, accumulée

Par le Zéphyr, se fond à l'haleine d'Eurus,

Et va grossir le fleuve arrosant la vallée ;

De même en longs ruisseaux coulent ses pleurs accrus,

Au sujet d'un époux assis près d'elle. Ulysse

Déplore dans son cœur ce deuil uxorien ;

Mais ses yeux restent froids, tels que fer ou silice,

Sous leurs paupières ; secs, ils ne trahissent rien.

 

Rassasiée enfin de soupirs et de larmes,

Pénélope poursuit le colloque entraînant :

« Étranger, je m'en vais éprouver maintenant

Si vraiment mon Ulysse, avec ses frères d'armes,

Logea dans ton palais, comme tu le dépeins.

Dis-moi quels vêtements composaient sa tenue,

Quelle mine il avait, quels étaient ses compains. »

 

L'ingénieux guerrier, d'une voix ingénue :

« Femme, il est difficile, après un si long temps,

D'entrer dans ces détails ; car notre connaissance,

Son départ de là-bas remontent à vingt ans.

Néanmoins je dirai ce dont j'ai souvenance.

Le divin roi portait un grand manteau pourpré,

Épais et retenu par une double agrappe

D'or massif. On voyait brodé sur cette cape

Un chien qui, piétinant un faon au poil tigré,

Le regardait souffrir. Tous admiraient ce groupe,

Ces animaux en or, l'un serrant le faon pris,

L'autre cherchant à fuir, en vain tordant sa croupe.

Ulysse avait encore une robe de prix ;

Elle était souple et fine autant qu'une pelure

D'ognon, et reluisait à l'instar d'Hélios.

Les femmes l'appelaient une merveille pure.

Mais écoute autre chose, et retiens le propos.

J'ignore si c'était son costume ordinaire,

Ou bien s'il le reçut, en montant sur sa nef,

D'un ami, de quelque hôte ; Ulysse savait plaire

À beaucoup : peu de Grecs égalaient un tel chef.

Je lui donnai moi-même une épée ahénide,

Un beau manteau de pourpre, un podère chiton,

Puis l'escortai dûment jusqu'à son bord solide.

Un fidèle héraut, d'un moins jeune menton,

Le suivait ; sous les yeux je vais te le remettre.

Il était brun, crépu, marchait le dos voûté,

Et répondait au nom d'Eurybate ; son maître

L'honorait entre tous pour sa moralité. »

 

Il dit ; et son discours croît l'ennui de la reine,

Car elle a reconnu les signes qu'il produit.

Lorsque de nouveaux pleurs ont soulagé sa peine,

En ces termes touchants Pénélope poursuit :

« Hôte, jà de pitié tes maux me semblaient dignes ;

À présent tu m'es cher, tu vivras largement.

C'est moi qui lui donnai l'habit que tu désignes ;

De ma chambre il venait ; j'y mis comme ornement

Ce fermail luxueux. Lui, je n'aurai la joie

De le voir émerger de son exil lointain ;

Ulysse fut poussé par un mauvais destin

Vers ces murs de malheur, cette exécrable Troie ! »