Jaufré Rudel

VI- Il ne sait pas chanter, celui qui n'exécute pas de mélodie

I. — Il ne sait pas chanter, celui qui n'exécute pas de mélodie, ni trouver de « vers» celui qui ne fait pas de couplets et il ne sait ce que c'est qu'une poésie s'il n'en comprend pas le sens en lui-même. Ainsi commence mon chant : plus vous l'entendrez, plus il vous plaira, a, a.

 

II. — Que nul ne s'étonne à mon sujet si j'aime ce qui jamais ne me verra, car mon cœur n'a joie d'aucun amour, sinon de

celle que jamais je ne vis ; aucune autre joie ne le réjouit autant,net je ne sais quel bien m'en viendra, a, a.

 

III. — Un coup de joie me frappe, qui me tue, et piqûre d'amour qui dessèche ma chair et fait maigrir mon corps ; jamais nul autre ne me frappa si rudement ; jamais pour nul autre coup je ne languis de la sorte, car cela ne convient ni ne peut se produire, a, a.

 

IV. — Jamais je ne m'endormis si doucement que mon esprit ne fût vite là-bas, ni jamais je n'éprouvai ici tant de tristesse que mon cœur aussitôt n'y fût ; et quand je me réveille, au matin, toute cette douceur m'échappe, a, a.

 

V. — Je sais bien que jamais d'elle je n'ai joui, que jamais de moi elle ne jouira, ni ne me tiendra pour son ami, ni ne me fera,

à son propre sujet, aucune promesse ; jamais elle ne me dit ni vérité ni mensonge et je ne sais si jamais elle le fera, a, a.

 

VI. — Bon est ce « vers », car jamais je n'échouai [dans cet art] : tout ce qui s'y trouve y est à sa place ; que celui qui de moi l'apprendra se garde bien de le briser et de le mettre en pièces : tel l'auront en Quercy sire Bertrand et le comte dans le pays de Toulouse, a, a.

 

VII. — Bon est ce « vers », et ils y feront [là-bas où ils sont] quelque chose dont on chantera a, a.