Paul Claudel
La nuit, revenant le long de la plage battue avec une écume formidable par la masse tonitruante de ce léonin Océan Indien que la mousson du sud-ouest pousse en avant, comme je suivais cette rive jonchée de palmes pareilles à des squelettes de barques et d’animaux, je voyais à ma gauche, marchant par cette forêt vide sous un opaque plafond, comme d’énormes araignées grimper obliquement contre le ciel crépusculaire. Vénus, telle qu’une lune toute trempée de plus purs rayons, faisait un grand reflet sur les eaux. Et un cocotier, se penchant sur la mer et l’étoile, comme un être accablé d’amour, faisait le geste d’approcher son cœur du feu céleste. Je me souviendrai de cette nuit, alors que, m’en allant, je me retournai. Je voyais pendre de grandes chevelures, et, à travers le haut péristyle de la forêt, le ciel où l’orage posant ses pieds sur la mer s’élevait comme une montagne, et au ras de la terre la couleur pâle de l’Océan.
Je me souviendrai de toi, Ceylan ! de tes feuillages et de tes fruits, et de tes gens aux yeux doux qui s’en vont nus par tes chemins couleur de chair de mangue, et de ces longues fleurs roses que l’homme qui me traînait mit enfin sur mes genoux quand, les larmes aux yeux, accablé d’un mal, je roulais sous ton ciel pluvieux, mâchant une feuille de cinnamome.