Homère

Chant XI - L'esprit divinateur du roi Tirésias

L'Odyssée

L'esprit divinateur du roi Tirésias

Rentre au séjour d'Hadès, sur ce dernier oracle.

Moi, j'attends sans bouger qu'au sanguinaire amas

S'abreuve enfin ma mère ; elle me remet vite

Et m'adresse en geignant ce discours empenné :

« Mon fils, comment vins-tu dans cette nuit maudite,

Toi plein de vie ? aux morts son accès est borné.

Dans l'intervalle il est des torrents, de grands fleuves,

Et surtout l'océan qu'on ne saurait franchir

Qu'au moyen d'un vaisseau non sujet à gauchir.

Ta barque et tes rameurs, subissant mille épreuves,

Viendraient-ils d'Ilion ? Serais-tu retourné

Dans Ithaque ? Au palais as-tu revu ta femme ? »

 

Je lui réponds ces mots, dès qu'elle a terminé :

« Ma mère, aux bords du Styx j'ai dû consulter l'âme

Du vieux Tirésias, le thébain de renom.

Car je n'ai point encore abordé dans la Grèce

Ni foulé notre sol ; mais j'erre, aigri sans cesse,

Depuis que j'ai suivi le fier Agamemnon

Dans l'hippique Ilios pour vaincre la Troade.

Mais allons ! satisfais mon esprit anxieux :

Comment te prit la Mort toujours en embuscade ?

Est-ce après un long mal ? Diane, à l'arc joyeux,

T'aurait-elle d'un trait suavement atteinte ?

Parle-moi de mon père et de mon cher enfant ;

Dis s'ils règnent encore ou bien si, triomphant,

Quelque autre leur succède et croit ma vie éteinte.

Conte ce que ma femme espère ou veut tenter :

Est-elle avec son fils à garder mon bien stable,

Ou le meilleur des Grecs a-t-il su la capter ? »

 

Immédiatement ma mère vénérable :

« Pénélope, plongée en de profonds ennuis,

N'a pas quitté ton toit ; dans un deuil inflexible

Elle coule ses jours, ses pitoyables nuits.

Nul homme n'a volé ta place ; mais, paisible,

Télémaque régit ton domaine et prend part

Aux festins, comme il sied à qui rend la justice.

Tous l'invitent. Ton père aux champs reste à l'écart,

N'entre jamais en ville ; il n'a plus le délice

D'un lit couvert de peaux, de tapis merveilleux.

Mais, l'hiver, il s'étend avec la valetaille

Dans les cendres de l'âtre, et s'habille en drilleux.

Puis, l'été, quand de fleurs la verdure s'émaille,

Sur le fertile sol de son vignoble épais

Des feuilles vont formant sa couche misérable.

C'est là qu'il gît navré, déplorant à jamais

Ton destin, et de plus l'âge pesant l'accable.

Moi, j'ai péri soumise à la commune loi.

La svelte sagittaire, au fond de ma demeure,

Ne vint pas m'assaillir d'un trait de bon aloi ;

Aucun de ces grands maux, dont il faut que l'on meure,

N'a chassé lentement mon âme de mon corps :

Seuls, ton doux souvenir, ô glorieux Ulysse,

Ta perte et mes regrets m'ont mise chez les morts. »

 

Elle dit ; et je veux, dans cet instant propice,

Presser contre mon sein son fantôme chéri.

Trois fois pour l'embrasser mon désir me soulève,

Trois fois elle m'échappe ainsi qu'une ombre, un rêve ;

Le désespoir redouble en mon cœur attendri,

Et je lui darde alors ces paroles ailées :

« Mère, pourquoi t'enfuir à mes embrassements ?

Au moins dans les enfers, unis quelques moments,

Nous aurions pu jouir de nos larmes mêlées.

L'épouse de Pluton n'offre donc à mes yeux

Qu'une image factice, afin de me confondre ? »

 

Ma mère vénérée aussitôt de répondre :

« Ah ! mon fils, des mortels le plus calamiteux,

La sombre enfant de Zeus ici point ne t'abuse ;

C'est le sort des humains, une fois trépassés :

Os et chairs ne sont plus par les nerfs enlacés,

Car d'un feu violent la puissance les use,

Quand la vie a quitté les frêles ossements ;

Et l'âme, comme un songe, en l'air se développe.

Mais remonte au grand jour, retiens mes arguments ;

Plus tard leur exposé charmera Pénélope. »