Homère

Chant V - Ennuageant l'azur, de sa fourche aussitôt

L'Odyssée

Ennuageant l'azur, de sa fourche aussitôt,

Il trouble son domaine, aux venteuses puissances

Lâche la bride, enfin d'un linceul accablant

Couvre la terre et l'eau ; soudain le jour expire.

L'Eurus et le Notas, le violent Zéphyre,

Borée, enfant des airs, fouettent l'onde en hurlant.

Ulysse sent fléchir ses genoux et son âme,

Et dit dans son grand cœur, en poussant maint soupir :

« Hélas ! infortuné, que vais-je devenir ?

Je crois que Calypso ne mérite aucun blâme

Pour m'avoir annoncé qu'un parcours orageux

Redoublerait mes maux ; ses dires s'accomplissent.

Zeus a fermé le ciel d'un rideau nuageux ;

La mer entre en fureur, et tous les vents sévissent

En épais tourbillons. À présent, c'est la mort.

Trois, quatre fois heureux les guerriers Danaïdes

Fauchés sous Ilion, pour complaire aux Atrides !

Ah ! que n'ai-je péri, terminé là mon sort,

Le jour où des Troyens les sifflantes dardelles

M'assaillaient près du corps d'Achille renversé !

J'aurais eu sépulture et palmes éternelles ;

Mais non ! je dois finir tristement effacé. »

 

Comme il parlait, d'en haut une vague barbare

Sur lui vient fondre, et fait tournoyer son esquif.

Le héros culbuté tombe au gouffre ; la barre

A glissé de ses mains ; l'essaim expéditif

Des vents coalisés coupe en deux sa mâture.

Voile, antenne, en morceaux, s'envolent à la fois.

Ulysse un bout de temps reste sous l'onde obscure,

Sans pouvoir remonter, si rude en est le poids,

Si lourds sont les habits qu'il tient de l'Immortelle.

À la fin il émerge ; aussitôt de cracher

Le liquide salin qui de son chef ruisselle.

L'angoisse ne lui fait oublier son plancher :

Il s'élance à travers les lames, s'en empare,

Et, s'asseyant au centre, échappe au coup final.

Mais les flots soulevés ballottent la gabare.

Comme, au souffle imprévu d'un orage automnal,

Un fagot broussailleux roule au milieu des plaines,

Ainsi, deçà, delà, l'esquif est promené.

Tantôt Notus le livre aux fougues Boréennes,

Tantôt Eurus le cède au Zéphyre acharné.

 

Ino, fille de Cadme, autrefois Leucothée,

Mortelle à beaux talons, à féminine voix,

Et maintenant des mers hôtesse accréditée,

Vit Ulysse, et plaignit son danger, ses émois.

Sous forme de plongeon hors du gouffre elle vole,

Et, sur la nef perchée, articule ces mots :

« Infortuné, d'où vient que, toujours malévole,

Neptune ébranle-terre aime à tripler tes maux ?

Mais, malgré son envie, il ne peut te détruire ;

Donc, suis bien mes conseils, car tu parais sensé.

Dépouille ces tissus, laisse les vents réduire

Ton épave, et, nageant, gagne d'un bras pressé

Le rivage Phéaque où gît ta délivrance.

Prends cette sainte écharpe, étends-la sur ton sein ;

Tu ne craindras ni maux, ni perte d'existence.

Lorsque tu saisiras la rive de ta main,

Défais-t'en, jette-la dans l'abîme colère,

Loin de la terre ferme, et détourne les yeux. »

La dive alors lui tend l'écharpe tutélaire ;

Puis elle se replonge au gouffre spacieux,

Dans sa forme d'oiseau : le flot noir la supprime.

 

L'auguste patient délibéra d'abord,

Et dit, en gémissant, dans son cœur magnanime :

« Hélas ! si cet avis de quitter mon transport

Était d'un Immortel quelque nouvelle ruse ?

Je n'obéirai pas sur l'heure, car au loin

Cette terre promise est encor trop confuse.

Voici la marche à suivre en ce pressant besoin :

Tant que résisteront les ais de ma nacelle,

Je ne la quitte point, tenace batailleur.

Si de ses chocs nombreux l'ouragan les descelle,

Je me sauve à la nage ; il n'est rien de meilleur. »

 

Tandis que ces pensers l'occupaient de la sorte,

Neptune ébranle-sol soulève un large flot,

Terrible, inévitable, un vrai mont, qui l'emporte.

Comme un vent furieux s'empare d'un ballot

D'avoine desséchée, en tous sens le ravale,

Des poutres ce grand coup disperse le faisceau.

Ulysse en enfourche une, ainsi qu'une cavale,

Et jette les habits donnés par Calypso.

Il met vite l'écharpe autour de sa poitrine,

Puis, la tête en avant, dans les vagues bondit ;

Et de nager. Le roi de la vaste marine

L'aperçut, secoua le front, et se redit :

« Erre ainsi maintenant, en proie à l'infortune,

Jusqu'au moment de voir ces amis de Jupin.

Tu ne te plaindras point des douceurs de Neptune. »

À ces mots, il fouetta ses chevaux à long crin,

Et d'Aigues rejoignit sa belle résidence.

 

Or, Minerve-Pallas roule un autre projet ;

Elle enchaîne les vents dans leur sombre trajet,

Et leur commande à tous le calme et le silence.

Seul Borée, à sa voix, court aplanir les flots

Pour qu'Ulysse, vainqueur de la mort et des Kères,

Aille aux Phéaciens, peuple de matelots.