Homère
L'Odyssée
Sauvés de Charybdis, comme de la débâcle
De Scylla, nous rasons l'île heureuse du Dieu.
Là vivent les taureaux, à l'encolure altière,
Et les grasses brebis du Prince au char de feu.
J'avais ouï déjà, de mon gaillard d'arrière,
Le meuglement des bœufs, dans leur enclos prochain,
Joint à maint bêlement ; alors j'eus souvenance
Du vieux Tirésias, le prophète thébain,
Et de Circé d'Éa qui me fit la défense
D'aborder aux terrains de l'Astre bienfaisant.
Aussi dis-je, l'air triste, à mes bons camarades :
« Écoutez, compagnons, malgré tant d'algarades,
Ce que Tirésias m'alla prophétisant,
Ce que Circé d'Éa vint surtout me prescrire.
De l'Astre bienfaiteur il faut fuir les terrains ;
C'est là que nous attend le pire des chagrins.
Au large chassez donc notre poisseux navire. »
L'équipage surpris trouve mon ordre amer.
Euryloque aussitôt aigrement me riposte :
« Quelle rigueur, Ulysse ! énergique à ton poste,
Infatigable en tout, ton corps semble de fer.
Quoi ! lorsque l'on succombe au sommeil, à la peine,
Tu nous sommes de fuir ces insulaires bords,
Où l'on préparerait une agréable cène !
Et tu veux qu'au hasard, voile et rames dehors,
On erre dans la nuit à travers le flot sombre !
Les nocturnes souffleurs sont durs, perdent les nefs.
Ah ! comment se peut-il que la nôtre ne sombre,
Si sur ses flancs lassés fondent à délais brefs
Le Notas, le fougueux Zéphyre, qui d'emblée
Fracassent les vaisseaux, même en dépit des dieux ?
Allons vite, qu'on cède à l'ombre accumulée ;
Faisons près du navire un repas copieux.
À l'aube démarrant, l'eau nous sera rouverte. »
Ainsi le mutin parle, et mes gens d'approuver.
Dès lors je reconnais qu'un dieu veut notre perte,
Mais par ces mots précis j'entends me préserver :
« Je suis seul, Euryloque, on me fait violence.
Hé bien ! jurez-moi tous, par un pieux serment,
Que si, poil ou toison, à nous vient quelque immense
Troupeau, nul d'entre vous, dans un fol mouvement,
N'égorgera ni bœuf ni brebis ; mais, paisibles,
Nourrissez-vous des mets de l'illustre Circé. »
Je dis ; et mes compains s'engagent impassibles.
Le serment solennel en règle prononcé,
Nous mouillons le bateau dans un port circulaire,
À côté d'une source, et les miens, descendant,
Apprêtent un souper capable de nous plaire.
Lorsqu'ils ont satisfait le gosier et la dent,
Ils versent de longs pleurs en songeant aux désastres
De leurs frères saisis et mangés par Scylla.
Le doux somme a fermé leurs yeux sur ces pleurs-là.
Mais, au tiers de la nuit, quand déclinent les astres,
Jupin l'ennuageur soulève en tourbillons
Les vents tempétueux, puis de voiles funèbres
Couvre la terre et l'eau ; tout n'est plus que ténèbres.
Sitôt que l'Aube éclate en lumineux sillons,
On tire la carène au sein d'une ample grotte,
Où des Nymphes du lieu siègent les chœurs dansants.
Réunissant alors chaque compatriote :
« Fils, la nef a boisson et vivres suffisants ;
Donc, crainte d'un malheur, des bœufs qu'on ne dispose,
Ni des moutons dodus, car ce sont les troupeaux
D'un dieu grand, le Soleil, qui voit, sait toute chose. »
Ma troupe généreuse accède à ce propos.
Durant un mois entier Notus souffle avec rage ;
Tout autre vent se tait ; seul, l'accompagne Eurus.
Tant que mes matelots ont le pain, le breuvage,
Ils respectent les bœufs, charmés de plats congrus.
Mais lorsque du bateau tous les vivres s'épuisent,
Ils poursuivent ensemble et par nécessité
Des oiseaux, des poissons, tout ce que leurs mains puisent
Au bout de l'hameçon pour leur ventre irrité.
Dans l'île, moi, je vais prier le ciel utile,
Afin qu'un dénouement d'en haut me soit dicté.
Une fois loin des bords, vers le centre de l'île,
M'étant lavé les mains dans un site abrité,
J'implore tous les dieux que l'Olympe renferme.
Et ceux-ci sur mon front versent un pur sommeil.
Or, Euryloque aux miens chante ce vil conseil :
« Amis, écoutez-moi, quoique vous trimiez ferme !
Il n'est point de trépas qui ne soit odieux ;
Mais expirer de faim est le sort le plus triste.
Donc sur des bœufs de choix tombons à l'improviste,
Et sacrifions-les aux Divins radieux.
D'Ithaque si jamais nous revoyons les landes,
Nous bâtirons un temple à l'Astre Hypérion
Et comblerons l'autel de mille et mille offrandes.
Si le dieu, se plaignant de l'immolation,
Veut noyer notre nef, et qu'on vote sa perte,
J'aime mieux, coulant bas, en un clin d'œil périr
Que de traîner longtemps dans cette île déserte. »
Ainsi parle Euryloque, et mes gens d'applaudir.
Ils poussent à l'instant la fleur des bœufs solaires
Vers le port, car non loin du vaisseau spacieux
Broutait la grosse herde aux dards orbiculaires.
Puis, de cerner leur prise et d'invoquer les Dieux,
En offrant les bourgeons d'un chêne à cime épaisse :
L'orge blanche manquait dans nos sacs généraux.
Les vœux faits, égorgeant, dépouillant les taureaux,
Ils coupent les fémurs, les enduisent de graisse
Doublement, et sur eux posent des morceaux crus.
Le vin manquait aussi pour arroser la flamme,
Mais, les boyaux au feu, l'eau coule à filets drus.
Les fémurs consumés, la tripaille s'entame ;
À la fin on dépèce, on embroche les chairs.
Alors le gai sommeil délaisse mes prunelles ;
Je regagne ma nef, les rives solennelles.
Comme je m'approchais du bateau, des flots clairs,
Un doux parfum de graisse arrive à mes narines.
Navré, je lance un cri jusqu'aux dieux sacro-saints :
« Ô père Zeus, et vous, déités nectarines,
Vous m'avez endormi pour d'effrayants desseins !
Ma troupe en mon absence a commis un grand crime. »
Or, Lampète au long voile a vite dénoncé
Le meurtre du bétail au Soleil altissime.
Soudain aux Immortels l'Astre dit, courroucé :
« Père Jupin, et vous, éternelle milice,
De l'errant Laërtide accablez les compains.
Cruels, ils ont occis ces bœufs qu'avec délice
J'admirais, en montant aux cieux fraîchements peints,
Et quand je descendais vers les terrestres plages.
S'ils ne subissent pas la peine de leurs torts,
Chez Pluton je m'enfonce et brille pour les morts. »
En ces mots répondit l'Assembleur de nuages :
« Soleil, brille toujours parmi les Bienheureux
Et pour les occupants de la terre féconde.
Tantôt je foudroierai ce bâtiment véreux ;
Sa carcasse en débris disparaîtra sous l'onde. »
J'appris ces choses-là de l'alme Calypso,
Qui me dit les tenir du messager Mercure.
Après avoir rejoint la mer et le vaisseau,
J'apostrophe les miens, leur darde mainte injure.
Inutile fureur ! les taureaux sont tués.
Lors des signes divins confirment mes reproches :
Les peaux rampent, la chair mugit autour des broches,
Cuite ou non ; par les bœufs nous semblons conspués.