Auguste Barbier
Iambes et Poèmes
Ainsi, quand dans sa bauge aride et solitaire
Le sanglier, frappé de mort,
Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,
Et sous le soleil qui le mord ;
Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,
Ne bougeant plus en ses liens,
Il meurt, et que la trompe a sonné la curée
À toute la meute des chiens,
Toute la meute, alors, comme une vague immense
Bondit ; alors chaque mâtin
Hurle en signe de joie, et prépare d’avance
Ses larges crocs pour le festin ;
Et puis vient la cohue, et les abois féroces
Roulent de vallons en vallons ;
Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,
Tout se lance, et tout crie : allons !
Quand le sanglier tombe et roule sur l’arène,
Allons ! Allons ! Les chiens sont rois !
Le cadavre est à nous ; payons-nous notre peine,
Nos coups de dents et nos abois.
Allons ! Nous n’avons plus de valet qui nous fouaille
Et qui se pende à notre cou :
Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
Et gorgeons-nous tout notre soûl !
Et tous, comme ouvriers que l’on met à la tâche,
Fouillent ces flancs à plein museau,
Et de l’ongle et des dents travaillent sans relâche,
Car chacun en veut un morceau ;
Car il faut au chenil que chacun d’eux revienne
Avec un os demi-rongé,
Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,
Jalouse et le poil allongé,
Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,
Son os dans les dents arrêté,
Et lui crie, en jetant son quartier de charogne :
« Voici ma part de royauté ! »