Guillaume IX d'Aquitaine
IV, I. — Je ferai un « vers » sur le pur néant : il n’y sera question ni de moi ni d’autres gens, ni d’amour ni de noblesse, ni d’autre chose ; je viens de le composer en dormant, sur un cheval.
II. — Je ne sais sous quelle étoile je suis né : je ne suis ni joyeux ni triste, ni revêche ni familier, et je n’en puis mais ; car tel je fus doué par une fée, une nuit, sur une haute montagne.
III. — Je ne sais si je dors ou si je veille, à moins qu’on ne me le dise. Peu s’en faut que mon cœur n’éclate d’un chagrin mortel ; mais je n’en fais pas plus de cas que d’une souris, par saint Martial !
IV. — Je suis malade et je crois que je vais mourir, et je n’en sais rien (de ma maladie) que ce qu’on m’en dit ; je chercherai un médecin à ma fantaisie, et je ne sais qui [ce sera] ; il sera bon s’il peut me guérir, mauvais, si mon mal s’aggrave.
V. — J’ai une amie, mais je ne sais qui elle est, car jamais, de par ma foi, je ne la vis ; jamais elle n’a fait chose qui m’agrée ou me déplaise, et il ne m’en chaut ; car jamais il n’y eut ni Normand ni Français dans ma maison.
VI. — Jamais je ne l’ai vue et je l’aime fort, jamais elle ne m’a fait droit ni tort ; quand je ne la vois pas, je me passe aisément d’elle, car je n’estime pas cela la valeur d’un coq ; j’en sais une, en effet, plus aimable et plus belle et qui vaut davantage.
VII. — Mon « vers » est fait, je ne sais sur quoi ; je vais l’envoyer à celui qui, par un autre, l’enverra là-bas vers l’Anjou...