Paul Claudel
Connaissance de l'Est
Mais aujourd’hui c’est la fête du fleuve ; nous célébrons son carnaval avec lui dans le roulant tumulte des eaux blondes. Si tu ne peux passer le jour enfoncé dans le remous comme un buffle jusqu’aux yeux à l’ombre de ton bateau, ne néglige pas d’offrir au soleil de midi de l’eau pure dans un bol de porcelaine blanche ; elle sera pour l’an qui vient un remède contre la colique. Et ce n’est pas le temps de rien ménager : qu’on descelle la plus pesante cruche, courge potable d’or à l’écorce de terre, que l’on suce au goulot même le thé du quatrième mois ! Que chacun, par cette après-midi de pleine crue et de plein soleil, vienne palper, taper, étreindre, chevaucher le grand fleuve municipal, l’animal d’eau qui fuit d’une échine ininterrompue vers la mer. Tout grouille, tout tremble d’une rive à l’autre de sampans et de bateaux, où les convives de soie pareils à de clairs bouquets boivent et jouent ; tout est lumière et tambour. De çà, de là, de toutes parts, jaillissent et filent les pirogues à têtes de dragons, aux bras de cent pagayeurs nus que dans le milieu pousse au délire ce grand jaune des deux mains battant sa charge de démon ! Si fines, elles semblent un sillon, la flèche même du courant, qu’active tout ce rang de corps qui y plongent jusqu’à la ceinture. Sur la rive où j’embarque, une femme lave son linge ; la cuvette de laque vermillon où elle empile ses hardes a un rebord d’or qui éclate et qui fulmine au soleil de la solennité. Regard brut pour un éclair créé et œil au jour de l’honorable fleuve.