Homère
L'Odyssée
Mes pauvres compagnons pendant six jours de suite
Mangent les plus beaux corps des troupeaux du Soleil ;
Mais, grâce à Jupiter, au septième réveil,
La colère des vents est tout à coup réduite.
Rembarqués, nous lançons la nef au gouffre amer,
Et, la mâture en place, on tend la blanche voile.
Quand l'île a fui, qu'au loin nul sol ne se dévoile,
Que l'on ne voit plus rien, si ce n'est ciel et mer,
Kronide fait planer une lourde nuée
Sur le navire creux, tourne au noir l'armogan.
La route ne saurait être continuée,
Car Zéphyre accouru déchaîne un ouragan.
Son branle immédiat rompt les haubans rigides ;
Le mât tombe en arrière, entraînant les agrès
Dans la cale ; il atteint notre pilote, auprès
De la poupe, en plein crâne, et sème en jets livides
Sa cervelle et ses os. À l'instar d'un plongeur,
Le corps choit du tillac, sans un souffle de vie.
Mais Zeus tonne et sur nous lance un carreau vengeur.
La nef tournoie, au choc de sa foudre assouvie,
Et de soufre s'empreint ; mes gens roulent dans l'eau.
Ainsi que des pétrels, leur essaim se lamente
Autour du bâtiment : la mer est leur tombeau.
Moi, j'arpentais le pont, quand l'affreuse tourmente
Disloque le vaisseau, que l'onde emportait nu.
Elle arrache le pied de mon mât où pendille
Un long et souple cuir, lambeau d'un bœuf charnu.
Je l'empoigne, j'unis ce tronçon à la quille,
Et, m'asseyant dessus, j'erre au gré des vents noirs.
De Zéphyre pourtant s'éteint l'ardeur rapace ;
Mais quoi ! Notus revient croître mes désespoirs,
Car sous l'âpre Charybde il faut que je repasse.
Je vais toute la nuit ; aux lueurs du matin,
J'effleure, après Scylla, l'autre récif accore,
Au moment que sa bouche engloutissait encore.
D'un élan, je me hisse à son figuier hautain
Et m'y tiens cramponné comme un hibou sauvage,
Mais sans pouvoir fixer mes talons, ni monter,
Car trop loin est sa base, et trop loin le branchage
Dont l'orde Charybdis ose s'agrémenter.
Impavide, j'attends que le monstre vomisse
La quille et le tronçon : enfin je les revois.
À l'heure où va souper le juge en exercice
Qui règle les discords des jeunes gens grivois,
Du trou charybdien ressortent mes épaves.
Ouvrant bras et genoux, un preste effort de reins
Me porte au flot hurlant, près des poutres concaves,
Et, sur elles rassis, je rame avec les mains.
Le Père universel ne permet pas que Scylle
M'aperçoive ; sans quoi j'aurais été détruit.
Je vogue ainsi neuf jours ; dans la dixième nuit,
Les dieux vont me poussant vers Ogygie, asile
De Calypse au beau front, à l'organe parfait.