Paul Valéry

La pythie

Charmes

Qu’ai-je donc fait qui me condamne

Pure, à ces rites odieux ?

Une sombre carcasse d’âne

Eût bien servi de ruche aux dieux !

Mais une vierge consacrée,

Une conque neuve et nacrée

Ne doit à la divinité

Que sacrifice et que silence,

Et cette intime violence

Que se fait la virginité !

 

Pourquoi, Puissance Créatrice,

Auteur du mystère animal,

Dans cette vierge pour matrice,

Semer les merveilles du mal ?

Sont-ce les dons que tu m’accordes ?

Crois-tu, quand se brisent les cordes,

Que le son jaillisse plus beau ?

Ton plectre a frappé sur mon torse,

Mais tu ne lui laisses la force

Que de sonner comme un tombeau !

 

Sois clémente, sois sans oracles !

Et de tes merveilleuses mains,

Change en caresses les miracles,

Retiens les présents surhumains !

C’est en vain que tu communiques

À nos faibles tiges, d’uniques

Commotions de ta splendeur !

L’eau tranquille est plus transparente

Que toute tempête parente

D’une confuse profondeur !