Homère

Chant XII - Presque au même moment, je vois de la fumée

L'Odyssée

Presque au même moment, je vois de la fumée,

D'énormes flots, j'entends un immense fracas.

La rame glisse aux mains de l'équipe alarmée

Et flotte pesamment sur le liquide amas.

Faute d'impulsion, la nef reste immobile.

Moi, parcourant le pont, j'anime mes compains,

En tenant à chacun ce langage tranquille :

« Très chers, nous sommes faits à ces dangers soudains ;

On en vit de plus grands, alors que Polyphème

Par force nous retint dans son antre profond.

Pourtant je vous sauvai, sage et brave à l'extrême.

Donc vous rirez un jour de ce qui vous confond.

Allons ! obéissez trétous à votre maître ;

Raffermis sur vos bancs, frappez à tour de bras

Le dos tumultueux de la mer : Zeus peut-être

Nous permettra de fuir, d'éviter le trépas.

Toi, pilote, voici mes ordres ; dans ton âme

Grave-les, car tu tiens le timon rassurant :

Fuis loin de ces brouillards, de ce gouffre qui brame ;

Pousse vers l'autre écueil, de peur que le courant

Ne nous porte là-bas, que par toi l'on n'y reste ! »

 

Je dis ; tous d'obéir, à leur rôle attachés.

Point ne parlai de Scylle, inévitable peste,

Craignant que mes marins, leurs avirons lâchés,

N'allassent se blottir au fond de la trirème.

Mais de Circé j'oublie un pénible conseil,

Celui de m'abstenir d'une armure suprême.

Ayant donc revêtu mon bellique appareil,

Pris en main deux longs dards, je m'avance à la proue

Du vaisseau : là j'espère apercevoir d'abord

La rocheuse Scylla qui nous promet la mort.

Je ne puis la trouver ; mon œil en vain se cloue

Aux différents contours de ses quartiers maudits.

 

Nous croisons le détroit, l'âme bien désolée :

D'une part est Scylla ; de l'autre Charybdis

Avec un bruit terrible engouffre l'eau salée.

Lorsqu'elle la vomit, la mer, en se gonflant,

Gronde comme un cuvier sur les flammes ardentes,

Et des deux rocs l'écume atteint le pic tremblant.

Mais quand elle engloutit les vagues corrodantes,

Tout son être bouillonne ; autour de la paroi

Résonnent d'affreux chocs ; entr'ouverte, la terre

Montre un sable azuré. Mes preux sont blancs d'effroi.

Nous regardions Charybde, anxieux de notre erre,

Quand Scylle tout à coup ravit du bâtiment

Six hommes, les meilleurs au moral, au physique.

Me tournant vers mon bord et ma troupe nautique,

Je les vois agiter en l'air éperdûment

Leurs jambes et leurs bras ; par mon nom, tout en larmes,

Ils m'appellent, hélas ! pour la dernière fois.

Comme un pêcheur, muni de ses flexibles armes,

Tend, d'un roc, aux poissons un aliment sournois,

En plongeant dedans l'onde une corne bovine ;

Bientôt il en prend un, l'amène palpitant :

Tels mes six vont heurter la pierre en sanglotant,

Et l'hydre les dévore au seuil de sa ravine,

Tandis qu'en leur détresse ils me tendent les mains.

Je n'assistai jamais à de plus noir spectacle,

Depuis que je parcours les humides chemins.