Georges Rodenbach

Dans l'étang d'un grand coeur

Dans l'étang d'un grand coeur quand la douleur s'épanche

Comme du soir, et met un tain d'ombre et de nuit

Sous la surface en fleur de cette eau longtemps blanche

Qui, durant le soleil et le bonheur enfui,

 

N'avait rien reflété que le songe des rives,

Alors l'étang du coeur se colore soudain

D' un mirage agrandi dans le noir des eaux vives

Arbres longs et mouillés d'un nocturne jardin,

 

Maisons se décalquant, étoiles délayées.

Tout se précise et se nuance maintenant

Dans ces routes de l'eau que le soir a frayées.

Et la douleur qui fait de l'âme un lac stagnant

 

La remplit de lueurs et de nobles pensées

Qui sont comme, dans l'eau, les branches balancées ;

Et la remplit aussi de grands rêves qui sont

Comme, dans l'eau, les tours se mirant jusqu'au fond.