Guillaume IX d'Aquitaine

Puisque le désir m’a pris de chanter

XI, 1. — Puisque le désir m’a pris de chanter, je ferai un « vers » [sur un sujet] qui m’attriste : jamais plus je ne serai servant d’amour ni en Poitou ni en Limousin.

 

II. — Je vais partir pour l’exil : en grand’peur, en grand péril, en guerre je laisserai mon fils, et ses voisins lui feront du mal.

 

III. — Qu’il m’est pénible de la quitter, la seigneurie de Poitiers , Je laisse à la garde de Foucon d’Angers et la terre et son cousin.

 

IV. — Si Foucon d’Angers ne le secourt pas, ainsi que le roi de qui je tiens mes domaines, il aura tout à craindre d’un grand nombre de gens, des félons Gascons et Angevins.

 

V. — S’il n’est pas sage et preux, quand je me serai éloigné de vous, bien vite ils l’auront mis à bas, car ils le verront jeune et faible.

 

VI. — Je crie merci à mon prochain : si jamais je lui ai fait tort, qu’il me pardonne : c’est aussi la prière que j’adresse à Jésus, roi du ciel, et en roman et en latin.

 

VII. — J’ai été ami de prouesse et de joie ; mais maintenant je dois me séparer de l’une et de l’autre pour m’en aller à celui auprès de qui tous les pécheurs trouvent la paix.

 

VIII. —J’ai été grandement jovial et gai ; mais Notre-Seigneur ne veut plus qu’il en soit ainsi : maintenant je ne puis plus supporter le fardeau, tant je suis proche de la fin.

 

IX. — J’ai laissé tout ce qui me charmait, la vie chevaleresque et pompeuse : puisqu’il plaît à Dieu, je me résigne, et je le prie de me retenir parmi les siens.

 

X. — Je prie tous mes amis qu’après ma mort ils viennent, tous, te m’honorent grandement ; car j’ai connu joie et liesse, et loin et près et dans ma demeure.

 

XI. — Mais aujourd’hui je renonce a joie et liesse ; je quitte le vair et le gris et les précieuses fourrures.