Sully Prudhomme

Devant un portrait

Des fluides moments nul ne voit le passage,

Et le printemps des jours s’éteint comme il est né ;

C’est insensiblement, sur le fleuve de l’âge,

Qu’à la froide vieillesse un homme est entraîné.

 

Mais je me saurai vieux quand cette chère image

Ne me retiendra plus à sa grâce enchaîné,

Et ne recevra plus ce douloureux hommage

D’un sentiment stérile à survivre obstiné :

 

Ah ! ce jour-là, mon âme aura perdu son aile,

Mon cœur son sang, mes nerfs leur vie et leur ressort ;

Je ne serai plus moi, n’existant plus pour elle.

 

À quelque homme nouveau j’aurai vendu mon sort,

Ma figure et mon nom, la cendre et l’étincelle,

Et je serai bien vieux, si je ne suis pas mort !