Paul Claudel
Connaissance de l'Est
L’ouragan même et le poids de la mer qui charge n’ébranlent pas la lourde pierre. Mais le bois s’en va sur l’eau, la feuille cède à l’air. Pour moi, plus léger encore, mes pieds ne se fixent point au sol, et la lumière, quand elle se retire, m’entraîne. Par les rues sombres des villages, à travers les pins et les tombes, et par la libre étendue de la campagne, je suis le soleil qui descend. Ni l’heureuse plaine, ni l’harmonie de ces monts, ni sur la moisson vermeille l’aimable couleur de la verdure, ne satisfont l’œil qui demande la lumière elle-même. Là-bas, dans cette fosse carrée que la montagne enclôt d’un mur sauvage, l’air et l’eau brûlent d’un feu mystérieux : je vois un or si beau que la nature tout entière me semble une masse morte, et au prix de la lumière même, la clarté qu’elle répand une nuit profonde. Désirable élixir ! par quelle route mystique, où me sera-t-il donné de participer à ton flot avare.
Ce soir le soleil me laisse auprès d’un grand olivier que la famille qu’il nourrit est en train de dépouiller. Une échelle est appliquée à l’arbre, j’entends parler dans le feuillage. Dans la clarté éteinte et neutre de l’heure, je vois éclater des fruits d’or sur la sombre verdure. M’étant approché, je vois chaque vergette se dessiner finement sur le sinople du soir, je considère les petites oranges rouges, je respire l’arôme amer et fort. Ô moisson merveilleuse, à un seul, à un seul promise ! fruit montré à je ne sais quoi en nous qui triomphe !