Paul Valéry

Aurore

Charmes

À Paul Poujaud.

 

La confusion morose

Qui me servait de sommeil,

Se dissipe dès la rose

Apparence du soleil.

Dans mon âme je m’avance,

Tout ailé de confiance :

C’est la première oraison !

À peine sorti des sables,

Je fais des pas admirables

Dans les pas de ma raison.

 

Salut ! encore endormies

À vos sourires jumeaux,

Similitudes amies

Qui brillez parmi les mots !

Au vacarme des abeilles

Je vous aurai par corbeilles,

Et sur l’échelon tremblant

De mon échelle dorée,

Ma prudence évaporée

Déjà pose son pied blanc.

 

Quelle aurore sur ces croupes

Qui commencent de frémir !

Déjà s’étirent par groupes

Telles qui semblaient dormir :

L’une brille, l’autre bâille ;

Et sur un peigne d’écaille,

Égarant ses vagues doigts,

Du songe encore prochaine,

La paresseuse l’enchaîne

Aux prémisses de sa voix.