Charles Ier d'Orléans

Je, qui suis Fortune nommée

Je, qui suis Fortune nommée,

Demande la raison pourquoy

On me donne la renommée

Qu’on ne se puet fier en moy

Et n’ay ne fermeté ne foy ?

Car, quant aucuns en mes mains prens,

D’en bas je les monte en haultesse

Et d’en hault en bas les descens,

Monstrant que suis Dame et maistresse.

En ce, je suis à tort blasmée,

Tenant l’usage de ma loy

Que de long temps m’a ordonnée

Dieu, sur tous le souverain Roy,

Pour donner au monde chastoy.

Et, se de mes biens je despens

Souventesfoiz, à grant largesse,

Quant bon me semble, les suspens,

Monstrant que suis Dame et maistresse.

C’est ma manière acoustumée,

Chascun le scet, comme je croy,

Et n’est pas nouvelle trouvée,

Mais, fays ainsi comme je doy.

Me mocquant, je les montre au doy

Tous ceulx qui en sont mal contens ;

En gré pregnent joye ou destresse,

Qu’ayent l’un des deux me consens,

Monstrant que suis Dame et maistresse.