Paul Claudel
Connaissance de l'Est
Et quand l’après-midi s’imprègne de cette brûlante douceur par qui le soir est précédé, semblable au sentiment de l’amour paternel, ayant purifié mon corps et mon esprit je remonte à la chambre la plus haute. Et, me saisissant d’un livre inépuisable, j’y poursuis l’étude de l’Être, la distinction de la personne et de la substance, des qualités et des prédicaments. Entre les deux rangées de maisons, la vision d’un fleuve termine ma rue ; l’énorme coulée d’argent fume, et les grands navires aux voiles blanches avec une grâce molle et superbe traversent la splendide coupure. Et je vois devant moi ce « Fleuve » même « de la Vie », dont jadis, enfant, j’empruntais l’image aux discours de la Morale. Mais je ne nourris plus la pensée aujourd’hui, nageur opiniâtre, d’atterrir parmi les roseaux, le ventre dans la vase de l’autre rive : sous la salutation des palmes, dans le silence interrompu par le cri du perroquet, que la cascade grêle derrière le feuillage charnu du magnolia claquant sur le gravier m’invite, que le rameau fabuleux descende sous le poids des myrobolants et des pommes-grenades, je ne considérerai plus, arrachant mon regard à la science angélique, quel jardin est offert à mon goûter et à ma récréation.