Homère
L'Odyssée
Lorsque Ulysse et les siens eurent fui la cité,
Ils arrivèrent vite au jardin magnifique
Qu'après bien des soucis Laërte avait planté.
Là se trouvait son toit, entouré d'un portique,
Où mangeait, s'asseyait, dormait également
Sa troupe de captifs d'un doux labeur chargée.
Auprès de lui vivait une Sicule âgée
Qui, loin des bruits mondains, le soignait tendrement.
À son fils, aux pasteurs, alors le roi célère :
« Vous, dans le beau manoir pénétrez de ce pas,
Et du meilleur des porcs faites-nous un repas.
Quant à moi, je m'en vais éprouver mon vieux père,
Pour savoir si ses yeux vont, en m'apercevant,
Me reconnaître ou non, au bout de tant d'années. »
Il dit, et leur remet ses armes raffinées.
Eux, d'entrer au logis, tandis que, poursuivant,
L'inquisitif Ulysse en plein verger s'enfonce.
Il ne discerne, au cours d'un examen complet,
Ni Dole, ni ses fils, ni le moindre valet.
Tous, guidés par l'ancien, cherchaient au loin la ronce
Destinée à couvrir le mur de ses réseaux.
Laërte seul est là, dans l'enceinte rurale,
À sarcler une plante ; il porte un chiton sale,
Laid, recousu ; sa jambe est prise en des houseaux
De cuir tout rapiécé, crainte des écorchures.
Des gants sauvent ses doigts des contacts épineux ;
Un casque en peau de chien rembrunit ses allures.
Quand le héros a vu ce père si fameux
Affaissé par les ans, rongé par la tristesse,
Sous un arbre il s'arrête et se met à pleurer.
Ensuite il délibère, en sa haute sagesse,
S'il doit voler à lui, dans ses bras le serrer,
Et l'informer comment il rentre en sa patrie,
Ou bien l'interroger, l'éprouver avant tout.
Celui des deux moyens auquel il se résout,
C'est de l'aborder net par une piquerie.
Dans ce but le bon preux court à son géniteur
Qui, la tête baissée, opérait son sarclage ;
Alors l'apostrophant en hardi visiteur :
« Vieillard, tu n'es pas sot dans l'art du jardinage ;
Tout prospère en ces lieux, oui, tout absolument,
Les poires, les figuiers, l'olivette et la vigne,
Le légumage vert, les plantes d'agrément.
Mais je dois te le dire, et pour ce ne t'indigne,
De toi tu n'as nul soin ; sous les ans trop courbé,
Tu traînes, négligent, une immonde vêture.
Or, tu n'es point un serf en disgrâce tombé ;
Rien n'annonce à ton galbe, à ta noble stature,
Un servile destin. Non, tu parais un roi.
On dirait d'un mortel qui peut avec mollesse
Se baigner, festiner, doux lot de la vieillesse.
Mais parle franchement, vite renseigne-moi :
Quel est le possesseur du sol que tu cultives ?
Daigne m'apprendre aussi, le cas est fort pressant,
Si vraiment d'Ithacus mon pied foule les rives,
Ainsi que me l'a dit tout à l'heure un passant,
Qui m'avait l'air d'un fou, car il s'est tu sans gêne,
N'écoutant même plus, quand je lui demandais
S'il connaissait ici mon hôte, un indigène,
À moins qu'il ne fût mort et comparse d'Hadès.
Prête-moi là-dessus une attentive oreille :
Jadis en ma demeure il m'advint d'héberger
Un homme voyageant, et jamais étranger
Ne m'inspira chez moi de tendresse pareille.
Aux bords Ithacéens il disait être né
Et se déclarait fils de Laërte Arcéside.
J'eus soin de le conduire au toit où je réside
Et je le traitai bien, étant très fortuné.
Je lui fis décemment mes offrandes xéniques.
Il eut sept talents d'or, d'un superbe travail,
Un cratère d'argent tout fleuronné d'émail,
Douze simples manteaux, douze longues tuniques,
Autant de fins tapis, autant de draps lustreux,
Enfin quatre beautés, habiles à l'extrême
Aux travaux de l'aiguille, et qu'il choisit lui-même. »
Son père lui répond de suite, l'œil pleureux :
« Étranger, c'est bien là le sol que tu demandes ;
Mais il est occupé par d'orgueilleux coquins.
En vain conséquemment eurent lieu tes offrandes.
S'il respirait encor dans ses murs Ithaquins,
Il t'eût comblé de dons, il t'eût servi d'escorte
Au moment du départ ; tu l'avais mérité.
Mais allons, conte-moi l'exacte vérité.
À quelle époque as-tu maisonné de la sorte
Cet hôte malheureux, mon fils, si j'en eus un ?
Sans doute, loin des siens et de sa douce terre,
Le poisson l'engloutit, ou des fauves à jeun,
Des vautours il devint la proie. Ah ! ni sa mère,
Ni son auteur en deuil ne l'ont ensuairé,
Et sa riche moitié, la sage Pénélope,
N'a gémi, comme il sied, sur sa froide enveloppe,
En lui fermant les yeux, dernier honneur sacré.
Mais dis-moi clairement, afin que je le sache :
Qui donc es-tu ? Quels sont tes parents, ton berceau ?
Où s'arrêta la nef qui t'amène en relâche
Avec tes fiers compains ? viendrais-tu d'un vaisseau
Reparti sur-le-champ après quelque salaire ? »
Le prince ingénieux d'un air très naturel :
« Sur chacun de ces points je vais te satisfaire.
Je proviens d'Alybante, où j'habite un castel ;
On me nomme Épérite, et je tiens ma naissance
D'Aphidas, l'héritier du roi Polypémon.
Ici, des bords Sicans, m'aventure un démon ;
Ma nef contrariée est à peu de distance.
Voici déjà cinq ans qu'Ulysse par malheur
Est sorti de là-bas, a laissé ma contrée.
Sur sa droite pourtant, le jour de sa rentrée,
Volaient de bons oiseaux ; je l'embarquai sans peur,
Et lui fila joyeux : nous gardions l'espérance
De nous revoir bientôt, d'échanger de beaux dons. »
À ces mots, du vieillard éclate la souffrance ;
Prenant dans ses deux mains un amas de sablons,
Il l'épanche, en geignant sur sa tête chenue.
Le cœur du roi tressaille, un violent prurit
Chatouille sa narine, à si poignante vue.
Vers son père il s'élance, et l'embrasse, et lui dit :
« Père, je suis ce fils pour qui tu te lamentes !
Je rentre après vingt ans au sol de mes aïeux.
Mais toi, plus de sanglots, de plaintes véhémentes,
Car il faut se hâter, le temps est précieux.
Des Amants, au palais, j'ai massacré la clique,
Châtiant ses propos, ses cruels attentats. »
Immédiatement Laërte lui réplique :
« Si c'est toi mon Ulysse, enfin dans ses États,
De grâce, donne-m'en un signe irréfutable. »
En ces termes repart l'industrieux guerrier :
« Vois d'abord de tes yeux la blessure notable
Qu'au Parnèse me fit la dent d'un sanglier,
Quand j'allai, par ton ordre et celui de ma mère,
Chez son père adoré, le noble Autolycos,
Quérir les dons promis à mon âge pubère.
De plus je te dirai les arbres de l'enclos
Qu'un jour tu m'octroyas sur ma demande expresse,
Lorsque je te suivais, tout jeune, en ces sentiers.
Nous les comptions, et toi, tu nommais chaque espèce.
J'obtins treize poiriers, ensuite dix pommiers
Et quarante figuiers ; tu me promis encore
Cinquante rangs de ceps, alternés de froment,
Dont la totalité de grappes se décore,
Dès que l'heure divine a gonflé le sarment. »
Il a dit ; le vieillard et chancelle et défaille,
Aux signes évidents de son fils bien-aimé.
De ses tremblantes mains il enlace sa taille,
Et le preux contre lui le serre inanimé.
Laërte de ses sens reprend enfin l'usage ;
Son vif bonheur s'exhale en cet élan pieux :
« Zeus père, dans l'Olympe il est encor des dieux,
Puisque les Prétendants ont payé leur outrage. »