Alfred de Vigny

Le malheur

Suivi du Suicide impie,

A travers les pâles cités,

Le Malheur rôde, il nous épie,

Prés de nos seuils épouvantés.

Alors il demande sa proie ;

La jeunesse, au sein de la joie,

L’entend, soupire et se flétrit ;

Comme au temps où la feuille tombe,

Le vieillard descend dans la tombe,

Privé du feu qui le nourrit.

 

Où fuir ? Sur le seuil de ma porte

Le Malheur, un jour, s’est assis ;

Et depuis ce jour je l’emporte

A travers mes jours obscurcis.

Au soleil et dans les ténèbres,

En tous lieux ses ailes funèbres

Me couvrent comme un noir manteau ;

De mes douleurs ses bras avides

M’enlacent ; et ses mains livides

Sur mon coeur tiennent le couteau.

 

J’ai jeté ma vie aux délices,

Je souris à la volupté ;

Et les insensés, mes complices

Admirent ma félicité.

Moi-même, crédule à ma joie,

J’enivre mon coeur, je me noie

Aux torrents d’un riant orgueil ;

Mais le Malheur devant ma face

A passé : le rire s’efface,

Et mon front a repris son deuil.