Francis Bacon

Le Monde

Le monde est une bulle d’air,

Et l’homme est bien moins qu’un éclair ; –

Conçu dans le péché dès le sein de sa mère

Jusqu’à la tombe il traîne sa misère ;

Maudit dès son berceau l’homme un jour parvient-il

Jusqu’à l’âge viril,

Les soucis, les chagrins, le suivent par derrière, –

Qui s’attache à la vie – écrit sur la poussière !

 

Cependant tant que nous vivons

Où peut-on mieux vivre ?… voyons :

À la cour ? Mais la cour, c’est une école faite

Pour élever niais à la brochette.

À la campagne ?… oh ! non – La campagne, entre nous,

Est un pays de loups :

À la ville ?… encor moins, c’est un égoût de vices

Qui roule dans ses flots toutes les immondices.

 

L’homme en ménage a maintefois

Maux de tête fort discourtois :

Qui vit seul en garçon a peine à se suffire,

Et c’est vraiment tomber de mal en pire :

L’un voudrait des enfants, l’autre en ayant trop jà

Les voudrait… à Riga !

Avoir ou n’avoir pas de femme au bout du compte

C’est servage pour un – ou pour deux c’est mécompte.

 

Esclaves de tous nos désirs

Nos goûts deviennent nos martyrs :

Aller courir les mers pourquoi ?… pour une figue !

Foin du plaisir, c’est péril, et fatigue :

Quand cessent à la fin guerres qui font vain bruit,

Toujours il nous en cuit ;

Il ne nous reste donc qu’à pleurer la misère

D’être né, pour sitôt retourner à la terre !