Anna de Noailles
Le Cœur innombrable
Son voile est de lin vert comme un nouveau raisin,
Sa robe est attachée à son épaule frêle,
La beauté du matin enorgueillit son sein
Et son coeur est content comme une sauterelle.
Ses boîtes de parfums et son petit miroir
Font un bruit de cailloux au fond de sa corbeille ;
Elle danse en marchant et s'amuse de voir
Des bords de chaque fleur s'envoler des abeilles.
- Ah ! Bittô, quel désir mène tes pieds distraits
Aux dangereux sentiers de la campagne ardente ?
D'invisibles Érôs habitent les forêts,
Et des poisons subtils montent du coeur des plantes.
Retourne te mêler aux travaux du matin,
Car l'heure de midi promptement s'achemine,
Ou bien va regarder dans ton petit jardin
Si la nuit a mûri les vertes aubergines...