Homère

Chant XV - Mais il n'est pas du goût d'Ajax

L'iliade

Mais il n'est pas du goût d'Ajax au grand cœur de prendre position sur la ligne où se replient les autres fils des Achéens. Il se promène, lui, sur les gaillards des nefs, à larges enjambées, brandissant dans ses mains une pique d'abordage, énorme, faite de pièces assemblées par des viroles, mesurant vingt-deux coudées. Parfois un homme expert à monter des chevaux en choisit entre beaucoup quatre qu'il attelle ensemble, pour les lancer et les pousser de la plaine à la grand-ville, par la route la plus passante, et la foule - hommes et femmes - est nombreuse à le contempler. Et, lui, sans défaillance, sans répit, tour à tour, va sautant de l'un sur l'autre, tandis qu'ils volent de l'avant. Ainsi Ajax va et vient sur les innombrables gaillards qui dominent les fines nefs. Il va à larges enjambées; sa voix monte jusqu'à l'éther : sans cesse, avec des cris effroyables, il presse les Danaens de défendre nefs et baraques. Mais Hector ne reste pas davantage mêlé au gros des Troyens à forte cuirasse. Tel un aigle fauve, qui fond sur un vol d'oiseaux picorant le long d'un fleuve, oies ou grues ou cygnes au long cou, tel Hector se rue devant lui, tout droit et s'attaque à une nef à proue d'azur. Zeus le pousse, par-derrière, de sa grande main, et excite son monde avec lui.

 

De nouveau c'est une âpre bataille qui se livre près des nefs. On les dirait insensibles à la peine et à la fatigue, les hommes qui se heurtent là au combat, tant ils ont d'ardeur à la lutte. Et, tout en se battant, ils pensent ainsi : les Achéens se disent qu'ils ne pourront se soustraire au malheur et mourront, tandis que les Troyens, au fond du cœur, en leur poitrine, espèrent mettre les nefs en feu et massacrer les héros achéens. Voilà quels pensées les animent dans cette rencontre. Hector s'attaque à la poupe d'une nef marine, la nef belle et rapide qui a conduit Protésilas à Troie et ne le ramènera pas aux rives de sa patrie. Pour sa nef, Achéens et Troyens corps à corps se déchirent. Ils n'attendent pas à distance le lancer des flèches ou des piques : ils rapprochent leurs lignes, et tous, d'un même cœur, luttent avec des haches, des cognées affûtées, de grandes épées, des lances à deux pointes. Force belles dagues à poignée niellée tombent à terre, les unes des mains, les autres des épaules des combattants. La terre noire est inondée de sang. Hector a saisi une poupe et ne la lâche pas : il en tient l'aplustre embrassé et lance un appel aux Troyens :

"Apportez le feu, et tous, en masse, réveillez la bataille. Zeus nous donne à cette heure une journée qui compense les autres, celle où nous prendrons ces nefs, qui sont venues ici, sans l'aveu des dieux, nous causer tant de maux - par la pleutrerie de nos vieux, qui, quand je voulais, moi, combattre devant les poupes des nefs, cherchaient à m'arrêter, à retenir l'armée. Mais, si Zeus à la grande voix a égaré naguère nos esprits, aujourd'hui, c'est lui-même qui nous pousse et qui nous commande."

Il dit, et tous, plus que jamais, de foncer sur les Argiens. Ajax déjà ne tient plus : il cède à la force des traits. Il recule un peu, se sentant perdu, jusqu'à un banc de sept pieds, et abandonne le gaillard de la bonne nef. Il s'arrête là, se tenant sur ses gardes et, avec sa lance, écartant des nefs les Troyens porteurs du feu vivace, et sans cesse, avec des cris effroyables, il commmande aux Danaens :

"Héros danaens, serviteurs d'Arès, mes amis ! soyez des hommes, mes amis, rappelez-vous votre valeur ardente. Croyons-nous donc avoir des renforts derrière nous ? ou un mur plus puissant, pour préserver nos hommes du désastre ? Non, nous n'avons pas à notre portée de ville munie de remparts, où nous pourrions nous défendre, avec un peuple capable d'assurer notre revanche. Nous sommes dans la plaine des Troyens à la forte cuirasse, acculés à la mer, loin des rives de notre patrie. La salut est dans nos mains, non dans la faiblesse au combat."

Il dit et, furieux, de sa lance aiguë, il pourchasse l'ennemi. Tout Troyen s'approchant des nefs creuses, la flamme brûlante à la main, pour répondre à l'appel d'Hector, Ajax le guette et le blesse de sa longue javeline. Il en blesse ainsi douze à bout portant devant les nefs.