François-René de Chateaubriand

Mémoires d'outre-tombe - Préface testamentaire

Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que mon drame se divise en trois actes.

 

Depuis ma première jeunesse jusqu’en 1800, j’ai été soldat et voyageur ; depuis 1800 jusqu’en 1814, sous le consulat et l’empire, ma vie a été littéraire ; depuis la restauration jusqu’aujourd’hui, ma vie a été politique.

 

Dans mes trois carrières successives, je me suis toujours proposé une grande tâche : voyageur, j’ai aspiré à la découverte du monde polaire ; littérateur, j’ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines ; homme d’état, je me suis efforcé de donner aux peuples le vrai système monarchique représentatif avec ses diverses libertés. J’ai du moins aidé à conquérir celle qui les vaut, les remplace et tient lieu de toute constitution : la liberté de la presse. Si j’ai souvent échoué dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destinée. Les étrangers qui ont succédé dans leurs desseins furent secondés de la fortune ; ils avaient derrière eux des amis puissans et une patrie tranquille : je n’ai pas eu ce bonheur.