Homère
L'iliade
[...] Hélène donne le signal des plaintes :
"Hector, de tous mes beaux-frères tu étais, de beaucoup, le plus cher à mon cœur. Je n'oublie pas que mon époux est Alexandre* pareil aux dieux, qui m'a emmené à Troie - que je suis-je pas morte avant ! Voici vingt ans déjà que je suis partie de là-bas et que j'ai quitté mon pays, et de toi jamais je n'entendis mot méchant ni amer. Au contraire, si quelque autre dans le palais me critiquait, de mes beaux-frères ou de leurs sœurs, ou de leurs femmes aux beaux voiles, ou encore ma belle-mère - mon beau-père, lui, était envers moi aussi doux qu'un père - c'était toi qui les retenais, les persuadant par tes avis, ta douceur, tes mots apaisants. Je pleure donc sur moi, malheureuse, autant que sur toi, d'un cœur désolé. Nul désormais dans la vaste Troade qui me témoigne quelques douceur et amitié : tous n'ont pour moi que de l'horreur."
Ainsi dit-elle, pleurante; et la foule immense gémit. Lors le vieux Priam tient aux gens ce langage :
"Vous allez maintenant, Troyens, amener du bois dans la ville. Et ne craignez pas dans vos cœurs quelque habile aguet dû aux Argiens. En me congédiant des nefs noires, Achille m'a donné avis qu'il ne nous ferait aucun mal, avant que revienne la douzième aurore."
Il dit, et aux chariots, ils attellent des bœufs, des mules; puis, sans retard, ils s'assemblent devant la ville. Pendant neuf jours, ils amènent du bois en masse. Mais quand, pour la dixième fois, l'aurore apparaît, qui brille aux yeux des mortels, ils procèdent au convoi de l'intrépide Hector, en versant des pleurs. Au sommet du bûcher ils déposent le mort; ils y mettent le feu.
Et quand, au matin, paraît Aurore aux doigts de rose, le peuple s'assemble autour du bûcher de l'illustre Hector. Lors donc qu'ils sont tous là, formés en assemblée, avec du vin aux sombres feux, ils commencent par éteindre le bûcher, partout où a régné la fougue de la flamme. Puis frères et amis recueillent les blancs ossements. Tous pleurent, et ce sont de grosses larmes qui alors inondent leurs joues. Ils prennent ces ossements, les déposent dans un coffret d'or, qu'ils cachent ensuite sous de molles pièces de pourpre. Après quoi, sans retard, ils les mettent au fond d'une fosse, et, par-dessus, étendent un lit serré de larges pierres. En grand-hâte, ils répandent la terre d'un tombeau et, tout autour, placent des gardes, de crainte que les Achéens aux bonnes jambières n'y donnent assaut auparavant. Et quand la terre répandue a formé un tombeau, ils retournent en ville, où, rassemblés comme il convient, ils s'assoient à un banquet glorieux dans la demeure de Priam, leur roi issu de Zeus.
C'est ainsi qu'ils célèbrent les funérailles d'Hector, dompteur de cavales.