Paul Valéry

La pythie

Charmes

Va, la lumière la divine

N’est pas l’épouvantable éclair

Qui nous devance et nous devine

Comme un songe cruel et clair !

Il éclate !... Il va nous instruire !...

Non !... La solitude vient luire

Dans la plaie immense des airs

Où nulle pâle architecture,

Mais la déchirante rupture

Nous imprime de purs déserts !

 

N’allez donc, mains universelles,

Tirer de mon front orageux

Quelques suprêmes étincelles !

Les hasards font les mêmes jeux !

Le passé, l’avenir sont frères

Et par leurs visages contraire

Une seule tête pâlit

De ne voir, où qu’elle regarde,

Qu’une même absence hagarde

D’îles plus belles que l’oubli.

 

Noirs témoins de tant de lumières

Ne cherchez plus... Pleurez, mes yeux !

Ô pleurs dont les sources premières

Sont trop profondes dans les cieux !...

Jamais plus amère demande !...

Mais la prunelle la plus grande

De ténèbres se doit nourrir !...

Tenant notre race atterrée,

La distance désespérée

Nous laisse le temps de mourir !