Paul Valéry

La pythie

Charmes

Entends, mon âme, entends ces fleuves !

Quelles cavernes sont ici ?

Est-ce mon sang ?... Sont-ce les neuves

Rumeurs des ondes sans merci ?

Mes secrets sonnent leurs aurores !

Tristes airains, tempes sonores,

Que dites-vous de l’avenir !

Frappez, frappez, dans une roche,

Abattez l’heure la plus proche...

Mes deux natures vont s’unir !

 

Ô formidablement gravie,

Et sur d’effrayants échelons,

Je sens dans l’arbre de ma vie

La mort monter de mes talons !

Le long de ma ligne frileuse

Le doigt mouillé de la fileuse

Trace une atroce volonté !

Et par sanglots grimpe la crise

Jusque dans ma nuque où se brise

Une cime de volupté !

 

Ah ! brise les portes vivantes !

Fais craquer les vains scellements

Épais troupeau des épouvantes,

Hérissé d’étincellements !

Surgis des étables funèbres

Où te nourrissaient mes ténèbres

De leur fabuleuse foison !

Bondis, de rêves trop repue,

Ô horde épineuse et crépue,

Et viens fumer dans l’or, Toison !