Paul Valéry

Sémiramis

Album de vers anciens

*… Dès l’aube, chers rayons, mon front songe à vous ceindre !

À peine il se redresse, il voit d’un œil qui dort

Sur le marbre absolu, le temps pâle se peindre,

L’heure sur moi descendre et croître jusqu’à l’or…*

 

« Existe !… Sois enfin toi-même ! dit l’Aurore,

O grande âme, il est temps que tu formes un corps !

Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore,

Parmi tant d’autres feux, tes immortels trésors !

 

Déjà, contre la nuit, lutte l’âpre trompette !

Une lèvre vivante attaque l’air glacé ;

L’or pur, de tour en tour, éclate et se répète,

Rappelant tout l’espace aux splendeurs du passé !

 

Remonte aux vrais regards ! Tire-toi de tes ombres,

Et comme du nageur, dans le plein de la mer,

Le talon tout-puissant l’expulse des eaux sombres,

Toi, frappe au fond de l’être ! Interpelle ta chair,

 

Traverse sans retard ses invincibles trames,

Épuise l’infini de l’effort impuissant,

Et débarrasse-toi d’un désordre de drames

Qu’engendrent sur ton lit les monstres de ton sang !