Paul Claudel
Connaissance de l'Est
Un couloir droit remontant en plan incliné traverse de part en part le tertre. Au bout il n’y a plus rien, que le mont même dont le flanc abrupt en lui recèle profondément le vieux Ming.
Et je comprends que c’est ici la sépulture de l’Athée. Le temps a dissipé les vains temples et couché les idoles dans la poudre. Et seule du lieu la disposition demeure avec l’idée. Les pompeux catafalques du seuil n’ont point retenu le mort, le cortège défunt de sa gloire ne le retarde pas ; il franchit les trois fleuves, il traverse le parvis multiple et l’encens. Ni ce monument qu’on lui a préparé ne suffit à le conserver ; il le troue et entre au corps même et aux œuvres de la terre primitive. C’est l’enfouissement simple, la jonction de la chair crue au limon inerte et compact ; l’homme et le roi pour toujours est consolidé dans la mort sans rêve et sans résurrection.
Mais l’ombre du soir s’étend sur le site farouche. Ô ruines ! la tombe vous a survécu, et à la mort même le signe parfait dans le brutal établissement de ce bloc.
Comme je m’en retourne parmi les colosses de pierre, je vois dans l’herbe flétrie un cadavre de cheval écorché qu’un chien dépèce. La bête me regarde en léchant le sang qui lui découle des babines, puis, appliquant de nouveau ses pattes sur l’échine rouge, il arrache un long lambeau de chair. Un tas d’intestins est répandu à côté.