François-René de Chateaubriand

Nous verrons

Paris, 1810.

 

Le passé n’est rien dans la vie,

Et le présent est moins encor :

C’est à l’avenir qu’on se fie

Pour nous donner joie et trésor.

Tout mortel dans ses vœux devance

Cet avenir où nous courons ;

Le bonheur est en espérance.

On vit, en disant : Nous verrons.

 

Mais cet avenir plein de charmes.

Qu’est-il lorsqu’il est arrivé ?

C’est le présent qui de nos larmes

Matin et soir est abreuvé !

Aussitôt que s’ouvre la scène

Qu’avec ardeur nous désirons.

On bâille, on la regarde à peine ;

On voit, en disant : Nous verrons

 

Ce vieillard penche vers la terre ;

Il touche à ses derniers instants :

Y pense-t-il ? Non ; il espère

Vivre encor soixante et dix ans.

Un docteur, fort d’expérience,

Veut lui prouver que nous mourons

Le vieillard rit de la sentence,

Et meurt en disant : Nous verrons.