François Villon
Et pour la première repeue
Dont après sera mention,
Bien digne d’estre ramenteue
Et mise en revelation,
Et pourtant, soubs correction,
Affin que l’en en parle encore,
Comme nouvelle invention,
Redigé sera par memoire.
Or advint, de coup d’aventure,
Que les suppostz devant nommez,
Ne cherchoyent rien par droicture,
Qu’en richesse gens renommez.
Ung jour qu’ilz estoient affamez,
En la porte d’ung bon logis
Virent entrer, sans estre armez,
Ambassadeurs de loing pays.
Si pensèrent entre eux comment
Ilz pourroient, pour l’heure, repaistre,
Et, selon leur entendement,
L’ung d’iceulz s’aprocha du maistre
D’hostel, et se fit acongnoistre,
Disant qu’il luy enseigneroit
Le haut, le bas marché, pour estre
Par luy conduyt, s’il luy plaisoit.
Je croy bien que monsieur le maistre,
Qui du bas mestier estoit tendre,
Fit ce gallant très bien repaistre,
Et luy commenda charge prendre
De la cuysine, d’y entendre,
Tant que leur train departira,
Et bien payera, sans attendre,
A son gré, quand il s’en yra.
Lors s’en vint à ses compaignons,
Dire : « Nostre escot est payé ;
Je suis jà l’ung des grans mignons
De léans et mieulx avoyé,
Car le maistre m’a envoyé
Par la ville, pour soy sortir ;
Mais, se mon sens n’est desvoyé,
Bien brief l’en feray repentir.
— Va, lui dirent ses compaignons,
Et esguise tout ton engin
A nous rechauffer les rongnons
Et nous faire boire bon vin.
Passe tous les sens Pathelin,
De Villon et Pauquedenaire,
Car se venir peux en la fin,
Passé seras maistre ordinaire. »
Ce gallant vint en la maison
Où estoyt logé l’ambassade,
Où les seigneurs, par beau blason,
Devisoyent rondeau ou ballade.
Il estoit miste, gent et sade,
Bien habitué, bien en point,
Robbe fourrée, pourpoint d’ostade ;
Il entendoit son contrepoint.
Le principal ambassadeur
Aymoit un peu le bas mestier,
Dont le gallant fut à honneur,
Car c’estoyt quasi son mestier,
Et luy conta que, à son quartier,
Avoit de femmes largement,
Qui estoyent, s’il estoit mestier,
A son joly commandement.
Le gallant fut entretenu
Par ce seigneur venu nouveau,
Et léans il fut retenu,
Pour estre fin franc macquereau.
Le jeu leur sembla si très beau ;
Aussi, il fit si bonne mine,
Qu’il fut esleu, sans nul appeau,
Pour estre varlet de cuysine.
Les ambassadeurs convoyèrent
Seigneurs et bourgeois à disner,
Lesquels voulentiers y allèrent
Passer temps, point n’en faut doubter.
Toutesfoys, vous debvez sçavoir,
Quelque chose que je vous dye,
Que l’ambassadeur, pour tout veoir,
Craignoit moult fort l’Epidemie.
Ce gallant en fut adverty,
Qui nonobstant fist bonne mine,
Et quand il fut près de midi,
A l’heure qu’il est temps qu’on disne,
Il entra dedans la cuysine,
Manyant toute la viande,
Comme docteur en médecine
Qui tient malades en commande.
Tous les seigneurs la regardèrent
Son train, ses façons et manières ;
Mais, après luy, pas ne tastèrent,
Aussi ne luy challoit-il guères.
Après il print les esguières,
Le vin, le clairé, l’ypocras,
Darioles, tartes entières :
Il tasta de tout, par compas.
Et, pour bien entendre son cas,
Quand il vit qu’il estoit saison,
A bien jouer ne faillit pas,
Pour faire aux seigneurs la raison,
Si bien que dedans la maison
Demoura tout seul pour repaistre,
Soustenant, par fine achoison,
Qu’il se douloit du cousté destre.
Lors y avoit une couchette
Où il failloit la feste faire,
Et n’a dent qui ne luy cliquette ;
Là se mist, commençant à braire
Que l’on s’en fuyt au presbytaire,
Pour faire le prebstre acourir,
Atout Dieu et l’autre ordinaire
Qu’il fault pour ung qui veult mourir.
Quand les seigneurs virent le prebstre
Avec ses sacremens venir,
Chacun d’eulx eust bien voulu estre
Dehors, je n’en veulx point mentir :
Si grant haste eurent d’en sortir,
Que là demourèrent les vivres,
Dont les compaignons du martir
Furent troys jours et troys nuyts yvres.
Par ce point eurent la repeue
Franche chascun des compaignons.
La finesse le prebstre a teue,
Affin de complaire aux mignons ;
Mais les seigneurs dont nous parlons
Eurent tous, pour ce coup, l’aubade :
Chascun d’eulx fut, nous ne faillons,
De la grant paour troys jours malade.