François-René de Chateaubriand

Mémoires d'outre-tombe - Préface testamentaire

Les Mémoires, divisés en livres et en parties, sont écrits à différentes dates et en différens lieux : ces sections amènent naturellement des espèces de prologues, qui rappellent les accidens survenus depuis les dernières dates, et peignent les lieux où je reprends le fil de ma narration. Les évènemens variés et les formes changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres : il arrive que dans mes instans de prospérité j’ai à parler du temps de mes misères, et que dans mes jours de tribulation, je retrace mes jours de bonheur. Les divers sentimens de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d’expérience attristant mes années légères ; les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu’à son couchant, se croisant et se confondant comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d’unité indéfinissable à mon travail : mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau ; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des douleurs, et l’on ne sait si ces Mémoires sont l’ouvrage d’une tête brune ou chenue.

 

Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j’y songeasse, par l’inconstance même des tempêtes déchaînées contre ma barque, et qui souvent ne m’ont laissé pour écrire tel ou tel fragment de ma vie que l’écueil de mon naufrage.

 

J’ai mis à composer ces Mémoires une prédilection toute paternelle ; je désirerais pouvoir ressusciter à l’heure des fantômes pour en corriger les épreuves ; les morts vont vite.