Alfred de Vigny

Le malheur

En vain je redemande aux fêtes

Leurs premiers éblouissements,

De mon coeur les molles défaites

Et les vagues enchantements :

Le spectre se mêle à la danse ;

Retombant avec la cadence,

Il tache le sol de ses pleurs,

Et de mes yeux trompant l’attente,

Passe sa tête dégoûtante

Parmi des fronts ornés de fleurs.

 

Il me parle dans le silence,

Et mes nuits entendent sa voix ;

Dans les arbres il se balance

Quand je cherche la paix des bois.

Près de mon oreille il soupire;

On dirait qu’un mortel expire :

Mon coeur se serre épouvanté.

Vers les astres mon oeil se lève,

Mais il y voit pendre le glaive

De l’antique fatalité.

 

Sur mes mains ma tête penchée

Croit trouver l’innocent sommeil.

Mais, hélas ! elle m’est cachée,

Sa fleur au calice vermeil.

Pour toujours elle m’est ravie,

La douce absence de la vie ;

Ce bain qui rafraîchit les jours ;

Cette mort de l’âme affligée,

Chaque nuit à tous partagée,

Le sommeil m’a fui pour toujours