François Villon

La Troisième Repeue des Torcheculs

Un Lymousin vint à Paris,

Pour aulcun procès qu’il avoit.

Quand il partit de son pays

Pas gramment d’argent il n’avoit,

Et toutefoys il entendoit

Son fait, et avoit souvenance

Que son cas mal se porteroit

S’il n’avoit une repeue franche.

 

Ce Lymousin, c’est chose vraye,

Qui n’avoit vaillant ung patac,

Se nommoit seigneur de Combraye,

Sans qu’on le suivist à son trac.

Plus rusé estoit qu’ung vieil rat,

Et affamé comme un vieil loup,

Avec monsieur de Penessac,

Et le seigneur de Lamesou.

 

Les troys seigneurs s’entretrouvèrent,

Car ilz estoyent tous d’ung quartier

Et Dieu sçait s’ilz se saluèrent.

Ainsi qu’il en estoit mestier ;

Toutesfoys, ce bon escuyer

De Combraye, propos final,

Fut esleu leur grant conseillier,

Et le gouverneur principal.

 

Ils conclurent, pour le meilleur,

Que ce bon notable seigneur

Yroit veoir s’il pourroit trouver

Quelque bon lieu pour s’y loger,

Et, selon qu’il le trouveroit,

Aux aultres le raconteroit.

 

Or advint, environ midy,

Qu’il estoit de faim estourdy,

S’en vint à une hostelletie,

Rue de la Mortellerie,

Où pend l’enseigne du Pestel :

À bon logis et bon hostel,

Demandant s’on a que repaistre :

« Ouy, vrayment, ce dist le maistre ;

Ne soyez de rien en soucy,

Car vous serez très bien servy

De pain, de vin et de viande.

— Pas grand chose je ne demande,

Dist le bon seigneur de Combraye :

Il n’y a guère que j’avoye

Bien desjuné ; mais, toutesfoys,

Si ai-je disné maintes foys

Que n’avoye pas tel appetit. »

 

Ce seigneur menga ung petit,

Car il n’avoit guère d’argent,

Commendant qu’on fust diligent

D’avoir quelque chose de bon,

Pour son soupper : ung gras chapon ;

Car il pensoit bien que, le soir,

Il devoit avec luy souper

Des gentilzhommes de la cour.

 

L’hostesse fut bien à son gourt,

Car, quand vint à compter l’escot,

Le seigneur ne dist oncques mot,

Mais tout ce qu’elle demanda

Ce gentilhomme luy bailla,

Disant : « Vous comptez par raison ! »

Puis il sortit de la maison,

Bouta son sac soubs son esselle,

Et vint raconter la nouvelle

À ses compaignons, et comment

Il failloit faire saigement.

Il fut dit, à peu de parolles,

Pour eviter grans monopolles,

Que le seigneur de Penessac

Yroit devant louer l’estat

Et blasonner la suffisance

De ce seigneur, car, sans doubtance,

La chose le valoit très bien,

Et, pour trouver meilleur moyen,

Il menroit en sa compaignie,

 

Lamesou ; et n’y faillit mye.

Si vint demander à l’hostesse

S’ung seigneur remply de noblesse

Estoit logé en la maison.

L’hostesse respondit que non,

Et que vrayement il n’y avoit

Qu’ung Lymousin, lequel debvoit

Venir au soir souper léans.

 « Ha ! dist-il, dame de céans,

C’est celuy que nous demandons ;

Par ma foy ! c’est le grant baron,

Qui est arrivé au matin.

— Je n’entens point vostre latin,

Dist l’hostesse ; vous parlez mal :

Il n’a ne jument ne cheval ;

Il va à pied, par faulte d’asne. »

Lors Penessac respondit : « Dame,

Il vient icy pour ung procès ;

Il est appellant des excès

Qu’on luy a faictz en Lymousin,

Et va ainsi de pied, affin

Que son procès soit plus tost faict. »

L’hostesse le creut, en effet.

Alors, le seigneur de Combraye

Arrive, et Dieu sçait quelle joye

Ces deux seigneurs icy lui firent ;

Et le genoil en bas tendirent

Aussi tost comme il fut venu,

Et par ce point il fut congneu

Qu’il estoit seigneur honorable.

Le bon seigneur se sist à table,

En tenant bonne gravité.

Vis-à-vis, de l’autre costé,

S’assit le seigneur de l’hostel,

Et eurent du vin, Dieu sçait quel !

Il ne le fault point demander.

Quand ce vint à l’escot compter

L’hostesse assez hault comptoit,

Mais au seigneur il n’en challoit,

Feignant qu’il fust tout plain d’argent.

Lors il dist qu’on fust diligent

De penser à faire les litz,

Car il vouloit en ce logis

Coucher ; puis après, par exprès,

Il print son grand sac à procès,

Et le bailla léans en garde,

Disant : « Qu’on me le contregarde.

Si de l’argent voulez avoir,

Il ne faut que le demander. »

L’hostesse ne fut pas ingrate,

En disant : « Je n’en ay pas haste.

N’espargnez rien qui soit céans. »

Ces seigneurs couchèrent léans

L’espace de cinq ou six moys,

Sans payer argent, toutesfoys,

Non obstant ce qu’il demandoit

A l’hostesse s’elle vouloit

Avoir de l’argent, bien souvent ;

Mais il n’estoit point bien content

De mettre souvent main en bourse.

L’hostesse n’estoit point rebourse,

Et dist : « Ne vous en soucyez ;

Dieu mercy ! j’ay argent assez,

A vostre bon commandement. »

Ces mignons pensèrent comment

Ilz pourroyent retirer leur sac ;

Et lors monsieur de Penessac

Dist à ce baron de Combraye

Qu’il se boutast bientost en voye,

Jugeant qu’il fust embesongné.

Ce seigneur vint, tout refrongné,

Vers l’hostesse, par bon moyen,

Et lui dit : « Mon cas va très bien ;

Mon procès est ennuyt jugé.

A coup, qu’il n’y ait plus songé,

Baillez-moy mon sac, somme toute,

Car j’ay paour et si fays grant doubte,

Que les seigneurs soyent departis. »

Il print son sac : « Adieu vous dis !

Je reviendray tout maintenant. »

Il s’en alla diligemment,

Atout ses procès et son sac ;

Et les seigneurs de Penessac

Et de Lamesou l’attendoyent ;

Lesquelz seigneurs si s’esbatoyent,

A recueillir les torcheculz

Des seigneurs qui estoyent venus

Aux chambres, et bien se pensoyent

Qu’à quelque chose serviroyent

Ilz ostèrent tous ces procès

De ce sac, et, par motz exprès,

L’emplirent de ces torcheculz ;

Puis, au soir, quand furent venuz

A leur logis, fut mis en garde,

Et, pour mieulx mettre en sauvegarde,

Il fut bouté, par grant humblesse

Avec les robbes de l’hostesse,

Qui sentoyent le muguelias.

Au soir, firent grant ralias ;

Le lendemain il fut raison

De departir de la maison

Pour s’en aller sans revenir.

On cuydoit qu’ilz deussent venir

Lendemain soupper et disner,

Pour leurs offices resiner,

Maiz ilz ne vindrent oncques puis.

Ils faillirent cinq ou six nuitz,

Dont l’hostesse fut eschec et mac.

Elle n’osoit ouvrir le sac

Sans avoir le congé du juge,

Auquel avoit piteux deluge ;

Tellement qu’il fut necessaire

Qu’on envoyast ung commissaire

Pour ouvrir ce sac, somme toute.

Quand il fust là venu sans doubte,

Il lava ses mains à bonne heure,

De paour de gaster l’escripture,

Car à cela estoit expert.

Toutesfoys, le sac fut ouvert ;

Mais, quand il le vit si breneux,

Il s’en alla tout roupieux,

Cuydant que ce fust mocquerie,

Car il n’entendoit raillerie.

 

Ainsi partirent ces seigneurs

De Paris, joyeux en couraige.

De tromper furent inventeurs :

Cinq moys vesquirent d’avantaige ;

De blasonner ilz firent raige ;

Leur hoste fut par eulx vaincu.

Ils ne laissèrent, pour tout gaige

Qu’un sac tout plain de torchecu.