Paul Claudel
Connaissance de l'Est
Tout soudain s’éteignit et d’un seul coup le ciel qu’il y a pendant le jour apparut avec toutes ses étoiles. Ce n’était point la nuit, mais ces ténèbres mêmes qui avant le monde étaient là, les ténèbres positives. La nuit atroce et crue touchait la terre vivante. Il y avait une grande absence dans le Ciel : l’Espace était vidé de son centre ; la personne du Soleil s’était retirée comme quelqu’un qui s’en va pour ne pas vous voir, comme un juge qui sort. Alors ces ingrats connurent la beauté d’Amaterasu. Qu’ils la cherchent maintenant dans l’air mort ! Un grand gémissement se propagea à travers les Iles, l’agonie de la pénitence, l’abomination de la peur. Comme le soir les moustiques par myriades remplissent l’air malfaisant, la terre fut livrée au brigandage des démons et des morts que l’on reconnaît d’avec les vivants à ce signe qu’ils n’ont pas de nombril. Comme un pilote pour mieux percer la distance fait étouffer les lumières prochaines, par la suppression de la lampe centrale l’Espace s’était agrandi autour d’eux. Et d’un côté inopiné de l’horizon, ils voyaient une étrange blancheur outre-ciel, telle que la frontière d’un monde voisin, le reflet d’un soleil postérieur.
Alors tous les dieux et déesses, les génies officieux et domestiques, qui assistent l’homme et sont ses assidus tels que les chevaux et les bœufs, s’émurent aux cris misérables de la créature qui n’a point de poils sur le corps, pareils au jappement de petits chiens. Et à l’embouchure du fleuve Yokigawa, ils s’assemblèrent tous, ceux de la mer et de l’air, tels que des troupeaux de buffles, tels que des bancs de sardines, tels que des vols d’étourneaux, à l’embouchure du torrent Yokigawa, là où la vierge Amaterasu s’était cachée dans un trou de la terre, comme un rayon de miel dans le creux d’un arbre, comme un trésor dans un pot.