François-René de Chateaubriand
En France nos anciens poètes et nos anciens historiens chantaient et écrivaient au milieu des pélerinages et des combats : Thibault comte de Champagne, Villehardouin, Joinville, empruntent les félicités de leur style des aventures de leur carrière ; Froissard va chercher l’histoire sur les grands chemins, et l’apprend des chevaliers et des abbés qu’il rencontre et avec lesquels il chevauche. Mais à compter du règne de François Ier, nos écrivains ont été des hommes isolés dont les talens pouvaient être l’expression de l’esprit, non des faits de leur époque. Si je suis destiné à vivre, je représenterai dans ma personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les événemens, les catastrophes, l’épopée de mon temps, d’autant plus que j’ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où j’étais né, et nageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles.