Paul Valéry

Narcisse parle

Album de vers anciens

Narcissæ placandis manibus

 

O frères ! tristes lys, je languis de beauté

Pour m’être désiré dans votre nudité,

Et vers vous, Nymphes ! nymphes, nymphes des fontaines

Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines.

 

Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.

La voix des sources change et me parle du soir ;

J’entends l’herbe d’argent grandir dans l’ombre sainte,

Et la lune perfide élève son miroir

Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte.

 

Et moi ! de tout mon corps dans ces roseaux jeté,

Je languis, ô saphir, par ma triste beauté !

Je ne sais plus aimer que l’eau magicienne

Où j’oubliai le rire et la rose ancienne.

 

Que je déplore ton éclat fatal et pur,

Si mollement de moi fontaine environnée,

Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur

Mon image de fleurs humides couronnée.