Homère

Chant XXII - brandissant sa longue javeline, il la lance en avant

[Hector] brandissant sa longue javeline, il la lance en avant. Et il atteint le Péléide au milieu de son bouclier, sans faute. Mais la lance est rejetée bien loin de l'écu, et Hector s'irrite de voir qu'un trait rapide est parti pour rien de sa main. Il reste là, humilié; il n'a plus de pique de frêne. Il appelle d'un grand cri Déiphobe au bouclier blanc, il demande une longue lance : et Déiphobe n'est plus à ses côtés ! Hector en son cœur comprend, et il dit :

" Hélas ! point de doute, les dieux m'appellent à la mort. Je croyais près de moi avoir le héros Déiphobe. Mais il est dans nos murs : Pallas Athéné m'a joué ! A cette heure, elle n'est plus loin, elle est là, pour moi toute proche, la cruelle mort. Nul moyen de lui échapper. C'était donc là depuis longtemps le bon plaisir de Zeus, ainsi que de son fils, l'Archer, eux qui naguère me protégeaient si volontiers ! Et voici maintenant le Destin qui me tient. Eh bien ! non, je n'entends pas mourir sans lutte ni sans gloire, ni sans quelque haut fait, dont le récit parvienne aux hommes à venir."

Il dit, et il tire le glaive aigu suspendu à son flanc, le glaive grand et fort; puis, se ramassant, il prend son élan, tel l'aigle de haut vol, qui s'en va vers la plaine, à travers les nues ténébreuses, pour ravir un tendre agneau ou un lièvre qui se terre; tel s'élance Hector, agitant son glaive aigu. Achille aussi bondit; son cœur se remplit d'une ardeur sauvage; il couvre sa poitrine de son bel écu ouvragé; sur son front oscille son casque étincelant à quatre bossettes, où voltige la crinière d'or splendide, qu'Héphæstos a fait tomber en masse autour du cimier.

Comme l'étoile qui s'avance, entourée des autres étoiles, au plein cœur de la nuit, comme l'Etoile du soir, la plus belle qui ait sa place au firmament, ainsi luit la pique acérée qu'Achille brandit dans sa droite, méditant la perte du divin Hector et cherchant des yeux, sur sa belle chair, où elle offrira le moins de résistance. Tout le reste de son corps est protégé par ses armes de bronze, les belles armes dont il a dépouillé le puissant Patrocle, après l'avoir tué.

Un seul point se laisse voir, celui où la clavicule sépare l'épaule du cou, de la gorge. C'est là que la vie se laisse détruire au plus vite, c'est là que le divin Achille pousse sa javeline contre Hector en pleine ardeur. La pointe va tout droit à travers le cou délicat. La lourde pique de bronze ne perce pas cependant la trachée : il peut ainsi répondre et dire quelques mots. Et cependant qu'il s'écroule dans la poussière, le divin Achille triomphe :

"Hector, tu croyais peut-être, quand tu dépouillais Patrocle, qu'il ne t'en coûterait rien; tu n'avais cure de moi : j'étais si loin ! Pauvre sot !... Mais, à l'écart, près des nefs creuses, un défenseur - bien plus brave - était resté en arrière : moi, moi qui viens de te rompre les genoux, et les chiens, les oiseaux te mettront en pièces outrageusement, tandis qu'à lui les Achéens rendront les honneurs funèbres."