Paul Claudel
Connaissance de l'Est
— Le Français ou l’Anglais horrible, crûment, n’importe où, sans pitié pour la Terre qu’il défigure, soucieux seulement d’étendre, à défaut de ses mains cupides, son regard au plus loin, construit sa baraque avec barbarie. Il exploite le point de vue comme une chute d’eau. L’Oriental, lui, sait fuir les vastes paysages dont les aspects multiples et les lignes divergentes ne se prêtent pas à ce pacte exquis entre l’œil et le spectacle qui seul rend nécessaire le séjour. Sa demeure ne s’ouvre pas sur tous les vents ; au recoin de quelque paisible vallée, son souci est de concerter une retraite parfaite et que son regard soit si indispensable à l’harmonie du tableau qu’il envisage, qu’elle forclose la possibilité de s’en disjoindre. Ses yeux lui fournissent tout l’élément de son bien-être, et il remplace l’ameublement par sa fenêtre qu’il ouvre. À l’intérieur l’art du peintre calquant ingénieusement sa vision sur la transparence fictive de son châssis a multiplié une ouverture imaginaire. Dans cet ancien palais impérial, que j’ai visité, emporté tout le magnifique et léger trésor, on n’a laissé que la décoration picturale, vision familière de l’habitant auguste fixée comme dans une chambre noire. L’appartement de papier est composé de compartiments successifs que divisent des cloisons glissant sur des rainures. Pour chaque série de pièces un thème unique de décoration a été choisi et, introduit par le jeu des écrans pareils à des portants de théâtre, je puis à mon gré étendre ou restreindre ma contemplation ; je suis moins le spectateur de la peinture que son hôte. Et chaque thème est exprimé par le choix, en harmonie avec le ton propre du papier, d’un extrême uniforme de couleur marquant l’autre terme de la gamme. C’est ainsi qu’à Gosho le motif indigo et crème suffit pour que l’appartement « Fraîcheur-et-Pureté » semble tout empli par le ciel et par l’eau. Mais à Nijo l’habitation impériale n’est plus que l’or tout seul. Émergeant du plancher qui les coupe, lui-même caché sous des nattes, peintes en grandeur naturelle, des cimes de pins déploient leurs bois monstrueux sur les parois solaires. Devant lui, à sa droite, à sa gauche, le Prince en son assise ne voyait que ces grandes bandes de feu fauve, et son sentiment était de flotter sur le soir et d’en tenir sous lui la solennelle fournaise.