Paul Valéry

Aurore

Charmes

Quoi ! c’est vous, mal déridées !

Que fîtes-vous, cette nuit,

Maîtresses de l’âme, Idées,

Courtisanes par ennui ?

— Toujours sages, disent-elles,

Nos présences immortelles

Jamais n’ont trahi ton toit !

Nous étions non éloignées,

Mais secrètes araignées

Dans les ténèbres de toi !

 

Ne seras-tu pas de joie

Ivre ! à voir de l’ombre issus

Cent mille soleils de soie

Sur tes énigmes tissus ?

Regarde ce que nous fîmes :

Nous avons sur tes abîmes

Tendu nos fils primitifs,

Et pris la nature nue

Dans une trame ténue

De tremblants préparatifs…

 

Leur toile spirituelle,

Je la brise, et vais cherchant

Dans ma forêt sensuelle

Les oracles de mon chant.

Être ! Universelle oreille !

Toute l’âme s’appareille

À l'extrême du désir…

Elle s’écoute qui tremble

Et parfois ma lèvre semble

Son frémissement saisir.

Voici mes vignes ombreuses,

Les berceaux de mes hasards !

Les images sont nombreuses

À l’égal de mes regards...

Toute feuille me présente

Une source complaisante

Où je bois ce frêle bruit...

Tout m’est pulpe, tout amande,

Tout calice me demande

Que j’attende pour son fruit.