Paul Claudel

La Source

Connaissance de l'Est

Je laisse sous moi les derniers champs de patates. Et tout-à-coup je suis entré dans un bois pareil à celui qui sur le Parnasse sert aux assemblées des Muses ! Des arbres à thé élèvent autour de moi leurs sarments contournés et, si haut que la main tendue ne peut y pénétrer, leur feuillage sombre et net. Retraite charmante ! ombrage bizarre et docte émaillé d’une floraison pérennelle ! un parfum délié qui semble, plutôt qu’émaner, survivre, flatte la narine en récréant l’esprit. Et je découvre dans un creux la source. Comme le grain hors du furieux blutoir, l’eau de dessous la terre éclate à saut et à bouillons. La corruption absorbe ; ce qui est pur seul, l’original et l’immédiat jaillit. Née de la rosée du ciel, recueillie dans quelque profonde matrice, l’eau vierge de vive force s’ouvre issue comme un cri. Heureux de qui une parole nouvelle jaillit avec violence ! que ma bouche soit pareille à celle de cette source toujours pleine, qui naît là d’une naissance perpétuelle toute seule, insoucieuse de servir aux travaux des hommes et de ces bas lieux où, nappe épandue, mélangée comme une salive à la boue, elle nourrira la vaste moisson stagnante.