Homère
L'Odyssée
D'autres défunts sont là, multitude livide ;
Chacun de ses douleurs me raconte l'excès.
Seul, le fantôme obscur d'Ajax Télamonide
Se maintient à l'écart, irrité du succès
Que j'obtins près des nefs, en lui soufflant de verve
Les armures d'Achille, au concours de Thétis.
Pour juges nous avions les Troyens et Minerve.
Que n'ai-je été battu dans un tel cliquetis !
Car ces armes d'honneur causèrent le suicide
D'Ajax, le mieux formé, le plus audacieux
Des Achéens, après le parfait Éacide.
Je cherche à l'apaiser par ces mots gracieux :
« Fils du grand Télamon, Ajax, dans la mort même
Tu vas donc m'abhorrant pour ce bronze fatal ?
Il fut parmi les Grecs comme un fléau suprême ;
Pour lui tu succombas, toi leur mur capital.
La Grèce au désespoir te pleure autant qu'Achille,
Rejeton de Pélée, et nul ne t'a fait tort,
Sinon Zeus qui, boudant la nation virile
Des fils de Danaüs, t'a dépêché la mort.
Allons, roi ! viens ici, viens ouïr ma parole,
Et dompte la colère en ton cœur généreux. »
J'ai dit ; lui ne répond, mais à l'Érèbe il vole,
Au milieu du troupeau des spectres vaporeux.
Là j'aurais pu déclore enfin ses lèvres sombres,
Si je n'avais plutôt, dans mes pensers suivis,
Résolu d'observer le reste de ces ombres.