Paul Valéry

Fragments du narcisse

Charmes

Vous attendiez, peut-être, un visage sans pleurs,

Vous calmes, vous toujours de feuilles et de fleurs,

Et de l’incorruptible altitude hantées,

Ô Nymphes !… Mais docile aux pentes enchantées

Qui me firent vers vous d’invincibles chemins,

Souffrez ce beau reflet des désordres humains !

 

Heureux vos corps fondus, Eaux planes et profondes !

Je suis seul !… Si les Dieux les échos et les ondes

Et si tant de soupirs permettent qu’on le soit !

Seul !… mais encor celui qui s’approche de soi

Quand il s’approche aux bords que bénit ce feuillage…

Des cimes, l’air déjà cesse le pur pillage ;

La voix des sources change, et me parle du soir ;

Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir.

J’entends l’herbe des nuits croître dans l’ombre sainte,

Et la lune perfide élève son miroir

Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte…

Jusque dans les secrets que je crains de savoir,

Jusque dans le repli de l’amour de soi-même,

Rien ne peut échapper au silence du soir…

La nuit vient sur ma chair lui souffler que je l’aime.

Sa voix fraîche à mes vœux tremble de consentir ;

À peine, dans la brise, elle semble mentir,

Tant le frémissement de son temple tacite

Conspire au spacieux silence d’un tel site.