Homère

Chant X - Je dis ; eux désolés, de mettre en parangon

L'Odyssée

Je dis ; eux désolés, de mettre en parangon

Les assauts d'Antiphate, horrible Lestrygon,

Et l'ire du Cyclope, affreux anthropophage.

Ils poussent des sanglots de pleurs entrecoupés ;

Mais à quoi bon ces cris, ces prunelles humides ?

Je divise en deux corps mes compains eucnémides,

Et donne à chaque groupe un chef des mieux trempés.

Je suis l'un d'eux, et l'autre est le fier Euryloque.

On agite les sorts en un casque d'airain ;

Le nom d'Eurylochus se présente soudain.

Il part ; vingt-deux soldats, que le chagrin suffoque,

Le suivent, nous laissant dans mille afflictions.

 

Ils trouvent en un val la maison Circéenne,

Avec du marbre pur bâtie en avant-scène.

Autour se promenaient de grands loups, des lions,

Que Circe apprivoisa par des liqueurs expresses.

Bien loin de s'élancer sur ce monde à l'instant,

Leur longue queue en branle, ils lui font des tendresses.

Comme un groupe de chiens flatte un maître sortant

De table, car sa poche aux douceurs n'est tardive,

Ainsi les loups griffeurs, les lions caressaient

Mes gens qui d'épouvante à les voir frémissaient.

L'ost s'arrête au perron de la superbe Dive.

On l'entendait chanter d'un timbre harmonieux,

En brodant une toile immense, bellissime :

Des déesses tels sont les travaux précieux.

Or, le sous-chef Polite, un de ceux que j'estime

Et que j'aime le plus, s'adresse à ses guerriers :

« Amis, celle qui brode une toile si belle,

Dont les vifs gazouillis émeuvent ces piliers,

Est mortelle ou déesse. En hâte, qu'on l'appelle ! »

Il dit ; tous d'appeler, d'une éclatante voix.

 

Circé vient aussitôt, ouvre sa riche porte,

Les invite ; étourdis, ils entrent à la fois.

Mais, craintif, Euryloque en arrière se porte.

Donnant aux conviés sièges et tabourets,

Elle mêle pour eux miel, farine et fromage

Dans du vin de Pramnie, et verse en ces apprêts

Une eau qui de leur terre en tous tuera l'image.

À peine ont-ils goûté ce breuvage énervant,

D'un jonc elle les frappe, en un tect les envoie.

Ils ont bien des pourceaux le groin, le ton, la soie,

Tout le corps ; mais leur âme est la même qu'avant.

Circé, malgré leurs cris, les enferme et leur jette

Des faînes et des glands, des fruits de cornouiller,

Juste aliment du porc qui par terre végète.

 

Euryloque revole au rapide voilier,

Pour nous dire le sort des pauvres camarades.

Quoi qu'il fasse, il ne peut articuler un mot ;

Sa douleur se révèle en de brusques saccades ;

Ses yeux sont deux torrents, son langage un sanglot.

Enfin, quand nous voulons que le tout s'éclaircisse,

Il nous raconte ainsi le malheur arrivé :

« Marchant, selon ton ordre, aux rouvres, noble Ulysse,

Nous trouvons dans un val un toit parachevé,

Bâti de marbre pur, et qu'un tertre supporte.

Dive ou non, une femme, à l'aise gazouillant,

Y brodait un tissu : notre ost va l'appelant.

Elle arrive aussitôt, ouvre sa riche porte,

Nous invite ; étourdis, tous entrent à la fois.

Seul craignant un danger, moi, je file en arrière.

La masse a disparu, nul n'a rejoint le bois ;

En vain j'ai fait longtemps le guet dans la clairière. »

 

Il dit ; moi, me passant un grand glaive en sautoir,

Bronze aux clous argentins que mon arc accompagne,

Je veux qu'il me conduise affronter la campagne.

Mais lui, l'air suppliant, à mes genoux de choir,

De m'adresser, en pleurs, ces paroles ailées :

« Laisse-moi, fils de Zeus, ne m'ôte pas d'ici.

Vous ne reviendrez plus de ces mornes allées,

Ni toi, ni tes compains ; fuyons avec ceux-ci,

Et nous empêcherons que la mort nous disloque. »

 

L'infortuné se tait ; je riposte ardemment :

« Eh bien, dans cet endroit reste donc, Euryloque,

À boire, à mangeotter près du noir bâtiment.

Pour moi, j'irai là-bas ; le dur besoin m'y pousse. »

 

J'abandonne, à ces mots, le navire et la mer.

J'atteignais, en foulant du val la sainte mousse,

Le beau palais de Circé, experte en philtre amer,

Quand tout à coup Mercure à la verge dorée

S'offre à moi, sous les traits d'un bel adolescent

Dont la joue est imberbe et de grâces parée.

Il me prend par la main, et, d'un aimable accent :

« Où vas-tu, malheureux, seul sur cette éminence,

Ignorant du pays ? Sous les murs de Circé

Tes preux ont, en pourceaux, un tect pour résidence.

Viens-tu les affranchir ? Mais toi-même, enlacé,

Tu ne reviendras point, ta loge est déjà prête.

Tiens pourtant, je m'en vais t'éviter ce malheur ;

Passe avec cette plante au seuil ensorceleur :

Son efficacité préservera ta tête.

Maintenant de Circé sache l'impur dessein ;

Elle te fera boire, empoisonnant son philtre,

Mais sans que l'affreux charme en tes veines s'infiltre.

Ma plante y pourvoira. Je t'instruirai tout plein.

Au prime attouchement de sa baguette louche,

Sacquant de son étui ton glaive étincelant,

Fonds sur la dive et feins de lui percer le flanc :

Pâle, elle t'offrira de partager sa couche.

Et ne refuse point ses baisers bienheureux,

Pour le salut des tiens, ta propre sauvegarde.

Mais fais-lui prononcer le grand serment des Dieux,

Afin que derechef sa main ne te nasarde.

Crains d'être, une fois nu, débile, enfantelet. »

 

Se baissant vers la plante, incontinent Mercure

L'arrache du terrain, m'explique sa nature.

Sa racine est noirâtre, et sa fleur blanc de lait.

C'est le divin Moly ; sa cueille est difficile

Aux mortels ; mais les dieux, les dieux sont tout-puissants.

 

L'Argicide alors monte aux cieux éblouissants,

À travers la futaie, et je gagne l'asile

Magique, en combinant mille projets sous bois.

Je m'arrête au perron de la maîtresse accorte,

Et là je pousse un cri ; la dive entend ma voix.

Elle vient aussitôt, m'ouvre sa riche porte,

M'invite ; je la suis, triste comme au tombeau.

Circé me fait asseoir sur un trône d'ivoire,

Semé de clous d'argent, m'avance un escabeau,

Puis dans un vase d'or m'offre un mélange à boire.

Elle y rajoute un charme, en machinant ses tours.

Dès que j'ai bu ce philtre, innocent pour moi-même,

D'un jonc elle me frappe et me dit ces mots courts :

« Va te joindre en l'étable à ceux de ta trirème. »

 

Circé dit ; mais sacquant mon glaive aux lestes coups,

Je fonds sur elle et feins de percer sa poitrine.

Elle hurle, à moi vole, embrasse mes genoux,

Et me tient ce discours dans sa honte chagrine :

« Qui donc es-tu ? Quels sont ta ville et tes parents ?

Quoi ! prenant ce breuvage, au charme tu résistes !

Nul n'a jamais bravé ses effets improvistes,

Sitôt qu'il a passé le cercle de ses dents.

Mais ton cœur indomptable échappe à ma conquête.

Tu dois être l'habile Ulysse, que toujours

M'annonçait l'Argiphonte à l'aurine baguette,

Comme venant de Troie en son mouvant parcours.

Allons ! rentre au fourreau ta pointe meurtrière,

Et montons sur ma couche, afin que par les sens,

Par l'âme réunis, notre foi soit entière. »

 

Elle dit ; je réplique en ces termes décents :

« Ô Circé, tu voudrais qu'ici je me déride,

Quand tu viens de changer mes amis en pourceaux,

Quand tu me tiens captif, et que, d'un cœur perfide,

Tu me tends vers ton lit de captieux réseaux

Qui, mon corps désarmé, me rendraient mou, débile.

Non, je ne coucherai dans ton appartement,

À moins que de ta part le céleste serment

Ne me mette à couvert d'une reprise hostile. »

 

Je dis ; elle me fait le serment exigé.

Dès qu'elle en a fini la teneur redoutable,

Je foule galamment sa couche délectable.

 

Quatre serves pourtant, doux personnel gagé,

S'empressent, à sa voix, dans la brillante enceinte.

Ces nymphes provenaient des Sources, des Forêts,

Et des Fleuves portant à la mer leur eau sainte.

L'une tend à ravir de fins tapis pourprets

Sur des sièges pompeux, qu'un lin pur couvre encore.

L'autre roule aux fauteuils des trapèzes d'argent

Que de son tour doré maint corbillon décore.

La troisième mélange un vin doux, indulgent,

Dans un luisant cratère et sert d'orins calices.

L'ultime apporte l'eau, puis allume un grand feu

Sous un trépied immense, où cette eau bout dans peu.

Après qu'elle a frémi dans l'urne aux parois lisses,

J'entre dans la baignoire, et la nymphe, puisant

L'onde claire au trépied, me lave tête, épaules,

Jusqu'à ce que ma peau sente un bien suffisant.

Lorsqu'elle m'a baigné, frotté d'essences molles,

La belle orne mon corps d'un chiton, d'un manteau ;

Puis elle m'introduit, m'assied sur un beau trône

Semé de clous d'argent, me glisse un escabeau.

En un bassin d'argyre une ancelle mignonne

Répand, d'un cruchon d'or, l'eau des ablutions,

Et devant moi transporte une table cirée.

De pain, de mets divers l'intendante honorée

La charge en recourant à ses provisions.

Circé veut que je mange, et je boude à l'invite ;

Je reste assis rêveur, n'augurant que des maux.

 

Me voyant sans bouger, sans qu'aucun plat m'incite,

Uniquement en proie à d'intimes assauts,

Circé approche et me tient ce rapide langage :

« Ulysse, pourquoi donc rester ainsi muet,

Te dévorant le cœur, fuyant mets et breuvage ?

De quelque nouveau dol je te crois inquiet ;

Mais ne crains rien, je fis un serment formidable. »