Paul Claudel
Connaissance de l'Est
— Le thème de la Terre est exprimé par les détonations de ce distant tambour, ainsi que dans le cellier caverneux on entend le tonnelier percuter à coups espacés les foudres. La magnificence du monde est telle qu’on s’attend à tout moment à avoir le silence fracassé par l’explosion effroyable d’un cri, le taraba de la trompette, l’exultation délirante, l’enivrante explication du cuivre ! La nouvelle se propage que les fleuves ont renversé leurs cours, et, chargeant la veine dilatée de l’infiltration qui gagne, toute la batellerie de la mer descend dans le continent intérieur pour y négocier les produits de l’horizon. Le travail des champs bénéficie de la vicissitude ; les noriahs fonctionnent et confabulent, et jusqu’à ce que la moisson inondée mire mêlé à sa sombre prairie (une touffe quelque part passée dans l’anneau de la lune), le soir couleur de goyave, toute l’étendue est remplie de la rumeur hydraulique. (Autre part, à l’heure la plus éclatante, quatre amours liés à une canne à sucre, trépignant sur les rouettes d’or, font monter dans le champ trop vert un lait bleu et blanc pareil à de l’eau de mer.) Et à l’instant dans l’azur se fait place cette jeune face bachique toute enflammée de colère et d’une gaieté surhumaines, l’œil étincelant et cynique, la lèvre tordue par le quolibet et l’invective ! Mais le coup sourd du hachoir dans la viande m’indique assez où je suis, et ces deux bras de femme qui, rouges jusqu’aux coudes d’un sang pareil à du jus de tabac, extraient des paquets d’entrailles du fond de cette grande carcasse nacrée. Un bassin de fer que l’on retourne fulgure. Dans la lumière rose et dorée de l’automne, je vois toute la berge de ce canal dérobé à ma vue garnie de poulies qui retirent des cubes de glace, des pannerées de cochons, de pesants bouquets de bananes, de ruisselants poudingues d’huîtres, et les cylindres de ces poissons comestibles, aussi grands que des requins et luisants comme des porcelaines. J’ai la force encore de noter cette balance alors qu’un pied posé sur le plateau, un poing cramponné à la chaîne de bronze vont basculer le tas monstrueux des pastèques et des potirons et des bottes de cannes à sucre ficelées de lianes d’où jaillissent des fusées de fleurs couleur de bouche. Et relevant soudain le menton, je me retrouve assis sur une marche du perron, la main dans la fourrure de mon chat.