Anna de Noailles

Rhodocleia

Le Cœur innombrable

Rhodocleia, penchée aux buissons du chemin,

Emplissait de feuillage et de haies sa corbeille,

Quand le berger Hylas lui a mordu la main

D’un baiser plus cuisant que le dard de l’abeille.

 

Elle a senti glisser jusqu’au fond de son cœur

L’aiguillon et le miel de la rude caresse,

Et les pas chancelants de plaisir et de peur

Elle a marché longtemps dans la luzerne épaisse.

 

Et quand elle est rentrée à la maison, le soir,

Son cœur était si lourd et si chaud dans sa gorge

Qu’elle a dû regagner sa couche sans s’asseoir

Autour du plat de noix, de châtaignes et d’orge.

 

Ce repas odorant qu’elle n’a pu manger

– Pensant que c’est ainsi que l’amour se révèle —

Rhodocleia qu’émut le baiser du berger

L’offre pieusement à Vénus immortelle…