Paul Claudel
Connaissance de l'Est
Mais à peine suis-je sorti par la porte septentrionale (ce n’est pas en vain que je franchis ce ruisseau), je vois devant moi s’ouvrir le pays des Mânes.
Car, formant une allée de leurs couples alternatifs, à mes yeux s’offrent de monstrueux animaux. Face à face, répétant successivement agenouillés et debout, leurs paires, béliers, chevaux unicornes, chameaux, éléphants, jusqu’à ce tournant où se dérobe la suite de la procession, les blocs énormes et difformes se détachent sur le triste herbage. Plus loin sont rangés les mandarins militaires et civils. Aux funérailles du Pasteur les animaux et les hommes ont député ces pierres. Et comme nous avons franchi le seuil de la vie, plus de véracité ne saurait convenir à ces simulacres.
Ici, ce large tumulus qui cache, dit-on, les trésors et les os d’une dynastie plus antique, cessant de barrer le passage, la voie se retourne vers l’est. Je marche maintenant au milieu des soldats et des ministres. Les uns sont entiers et debout ; d’autres gisent sur la face ; un guerrier sans tête serre encore du poing le pommeau de son sabre. Et sur un triple pont la voie franchit le second canal.