Paul Valéry

La pythie

Charmes

Toi, mon épaule, où l’or se joue

D’une fontaine de noirceur,

J’aimais de te joindre ma joue

Fondue à sa même douceur !...

Ou, soulevés à mes narines,

Ouverte aux distances marines,

Les mains pleines de seins vivants,

Entre mes bras aux belles anses

Mon abîme a bu les immenses

Profondeurs qu’apportent les vents !

 

Hélas ! ô roses, toute lyre

Contient la modulation !

Un soir, de mon triste délire

Parut la constellation !

Le temple se change dans l’antre,

Et l’ouragan des songes entre

Au même ciel qui fut si beau !

Il faut gémir, il faut atteindre

Je ne sais quelle extase, et ceindre

Ma chevelure d’un lambeau !

 

Ils m’ont connue aux bleus stigmates

Apparus sur ma pauvre peau ;

Ils m’assoupirent d’aromates

Laineux et doux comme un troupeau ;

Ils ont, pour vivant amulette,

Touché ma gorge qui halète

Sous les ornements vipérins ;

Étourdie, ivre d’empyreumes,

Ils m’ont, au murmure des neumes,

Rendu des honneurs souterrains.